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 Premier mouvement - "le Dragon des cimes"
Cela faisait déjà plusieurs jours que
notre longue caravane avançait péniblement dans la boue. L'automne
n'était pas clément et la route du Nord, pourtant en bon état, était
ruinée par les trombes d'eau qui s'abattaient sur nous depuis notre
départ. Les roues des chariots s'enfonçaient profondément tandis que
chacun de nos pas arrachait un bruit de succion immonde à la glaise où
nous pataugions.
Une foule bigarrée aux motivations les plus diverses composait cette
colonne ondoyante dans le vert paysage du Yan. Seule la muraille nous
rassemblait tous, elle représentait l'aboutissement de toutes nos
quêtes. Pour les pèlerins, un peu de vérité, pour les combattants,
gloire et honneur, pour les marchands, de juteux contrats à venir et
pour les vagabonds, un oubli salutaire. C'était aussi l'occasion de
faire des rencontres peu ordinaires, car au milieu des sans nom,
naviguaient quelques figures plus pittoresques.
A l'avant, le général Sung chevauchait fièrement. Malgré son statut
envié, il avait toujours un mot pour chacun, parcourant la file de
voyageurs en prodiguant un conseil par ci, un encouragement par là,
comme le font les grands pères de familles nombreuse à table, pour le
nouvel an. La compagnie était bonne et de voyager ensembles, quelques
uns retinrent mon attention, que ce soit par leur prestance ou par
l'agréable moment que je passai à leurs côtés.
Il y eut tout d'abord le jeune Ou Peng, petit acrobate facétieux de 15
ans, qui semblait pressé de rejoindre la muraille pour s'engager dans
l'armée. Suivi de Jiang Meï, triste et mystérieuse. Qui était cette
minuscule jeune fille richement vêtue? Le lourd armement qu'elle
portait tranchait avec sa frêle corpulence, rajoutant au mystère. Elle
ne parlait pas beaucoup et je ne pus apprendre seulement qu'elle
gagnait le mur pour retrouver quelqu'un. Un parent? Un ami? Un amant?
Je compris vite à son regard qu'il eut été regrettable pour moi d'être
plus entreprenant.
Je me rabattai sur Xiu Feng, qui soignait les rares chevaux de la
caravane comme s'ils fussent de sa propre famille. Aussi impétueux que
le pur sang qu'il montait à cru, il rêvait d'inscrire son nom dans les
légendes et souhaitait servir le Yan. Peut-être avait-il vu ses songes
emplis des batailles prestigieuses contées par Zhao Fong, l'éternel
voyageur, qui soir après soir nous narrait les exploits de ???, ???, et
???(Thierry, il me faudrait le nom des 3 généraux cités par
Claudine,stp)généraux renommés qui avait servi le Yan au péril de leur
vie. L'écouter conter vous plaçait au cœur même de la mêlée tant les
détails étaient palpables, terrifiants et plus d'un homme trembla quand
il décrivit l'assaut des hordes du Zhao sur la frontière. Les femmes
frissonnaient également, mais pour des raisons bien différentes, car si
Zhao Fong avait la langue bien pendue, ce n'était pas pour déplaire aux
plus libertines. L'homme était entreprenant et je cru un moment qu'il
semblait décidé à posséder toute les jeunes filles de la caravane !
Le dernier qui capta mon regard fut Flèche Céleste, homme sombre et
vieillissant, à l'allure martiale, arborant les couleurs du roi sans
pour autant porter de grade, si secret que je n'osai même pas
l'approcher. Peut-être qu'avec un peu de temps, j'aurais pu en
apprendre plus sur lui, mais du temps nous n'en avions plus. Sur
l'horizon de crêtes qui se dessinaient au loin, courait un serpent dont
on n'apercevait ni la tête ni la queue. Nous arrivions enfin à la
muraille.
Le lieutenant Sun Cheung, officier du général Taï, tout droit planté
sur son magnifique destrier, attendait sur le côté de la route. Avec un
mélange de profond respect et de martialité, il salua Flèche Brisée:
"Vénérable émissaire, digne représentant du Roi du Yan, mon général, le
très valeureux Taï Chang Long, vous attend… Je vous prie de me suivre."
Flèche brisée fit un signe de la tête éperonna son cheval et suivi le
jeune officier. Ses compagnons de route l'accompagnèrent, peut-être par
habitude de voyager ensembles, peut-être avec le secret espoir que
cette rencontre fortuite changerait leur vie?
Nous grimpâmes rapidement les premiers
contreforts, la muraille était imposante, le soleil, maintenant passé
par-dessus les créneaux étalait un voile d'ombre dans la vallée et nous
fûmes noyés par les ténèbres bien avant d'arriver au pied du mur. Il
était à la fois oppressant et rassurant. Sentiments aussi confus que la
fierté d'être le dernier rempart du Zongghuo et la honte de voir ces
milliers d'hommes mourrant de faim et d'épuisement, courbés sous
l'effort d'une construction dont ils n'estimaient sans doute pas
l'importance. Tout autour de nous, roulant sur le mur, renvoyé d'une
tour à l'autre, résonnait le bruit du fer que l'on bat et depuis la
vallée une chaîne continue de bêtes et d'hommes se relayaient pour
alimenter la gourmande muraille. Madriers interminables, blocs de
pierre monstrueux, pentes presque verticales, tout était démesuré sur
ce chantier titanesque et il me sembla qu'un homme n'aurait pas assez
d'une vie entière pour embrasser du regard l'immensité de ce que notre
royaume entreprenait.
Le Lieutenant Sun Cheung montrait le premier poste avancé de défense
lorsque les feux d'alarme s'allumèrent. La vallée entière
s'immobilisa, retenant son souffle, puis rapidement comme une
fourmilière dérangée par un promeneur, tout le monde couru vers le mur.
Les ouvriers lâchèrent leurs pierres qui roulèrent loin en contrebas,
emportant au passage quelques distraits. Les soldats se mirent en
position, lances dressées tel un farouche hérisson. Ou Peng, Jiang Meï,
Xiu Feng et Sun Cheung courraient l'arme en main, prêts à en découdre,
Zhao Fong suivait, son bâton de marche étrangement devenu aussi
menaçant qu'un solide kwan-dao. Seul Flèche Céleste suivait
péniblement, épée au fourreau mais guettant la moindre faille dans la
défense autour de lui.
Tout le monde était dans l'expectative, à l'affût du moindre mouvement,
de la moindre invasion. Mais rien ne bougeait et les seuls bruits
couvrant les cœurs haletants des hommes provenaient de la nature en
contrebas qui se moquaient bien de nos velléités guerrières. Les
soldats retournèrent lentement à leur poste jetant un dernier regard
derrière eux, comme pour se rassurer une dernière fois, les paysans
redescendaient en secouant la tête, dépités de devoir recommencer
l'ascension avec leur fardeau.
Pour nous, l'attente fût de courte durée, un officier furieux vint à
notre rencontre en hurlant, puis à la hauteur du Lieutenant Sun, il
maugréa entre ses dents :" Maudit soit ce Petit Yan qui se joue de nous
et nous fait perdre un temps précieux. La journée est perdue et les
ouvriers gaspilleront d'autant plus d'énergie à remonter les pierres
tombées… Que cherche t-il?" Avisant Flèche Céleste, il se redressa,
réajusta son armure et de tout son autorité se présenta comme le
général Taï Chang Long, officier responsable de la construction de ce
secteur de la muraille. Toujours sur les remparts, il interrogea
l'émissaire du roi, pour connaître la raison de sa présence. Nous
apprîmes de la bouche de Flèche Céleste que sa majesté était inquiète
quant aux retards pris par le général Taï. En deux mois, ce côté de la
muraille n'avait progressé que de cinq cents mètres, tandis que le
général Song avait couvert plus de trois kilomètres. Le général ne
savait que répondre, il nous affirma qu'il faisait de son mieux, mais
qu'entre la fatigue des hommes et les problèmes d'acheminement, il ne
parvenait pas à avancer plus vite. Il se garda bien de reparler de
l'incident qui venait de survenir et sans plus attendre, reparti donner
ses ordres pour faire redémarrer le chantier.
Devant la moue dubitative de Flèche Céleste, le lieutenant Sun fit
l'éloge de son officier et de son dévouement pour la muraille et pour
prouver ses dires, il nous invita à poursuivre la visite des remparts.
Tout en marchant, Flèche céleste ne cessait de questionner l'officier
sur les causes du retard enregistré par son supérieur et glissait
parfois une question sur le "Petit Yan". L'émissaire n'apprit pas
grand-chose car le Lieutenant Sun était attaché à la défense du mur et
n'entendait rien aux techniques de constructions. Mais cette
conversation le déstabilisa suffisamment pour qu'il fasse quelques
confidences bien vites regrettées sur le mauvais plaisantin qui jouait
ces farces. Il s'agissait du seigneur de la province, surnommé
ironiquement le "Petit Yan" en raison de son appartenance à la famille
royale. Personne ne connaissait ses motivations, mais il terrorisait
les hommes qui redoutaient de nouvelles fausses alertes, signe avant
coureur de décapitations sommaires. Cela restait nébuleux mais pas
déplacé pour Flèche Céleste qui avait été mis au courant avant son
départ de l'étrange comportement de ce nobliau qui préférait sa femme
aux responsabilités dues à son rang. Si ce cuistre négligeait les
affaires du royaume pour se réfugier dans les jupes de sa femelle, il
faudrait s'occuper de son cas rapidement…
La progression sur la muraille n'était pas aisée, parfois la pente
était si raide et les marches si hautes, que nous devions nous retenir
aux créneaux pour ne pas chuter.
Sun était intarissable d'éloges sur l'édifice qui, avec le soleil
rasant, se teintait maintenant de rouge. Les lourdes pierres grises,
scellées par leur mortier immaculé, semblaient flamboyer, nous avions
l'impression d'être sur le dos du Dragon protecteur. Où que nous
regardions, notre oeil atteignait l'horizon, nous étions devenu,
l'espace d'un soupir, les sentinelles du Yan!
En contrebas, nous aperçûmes un lac, côté barbare, qui se déversait de
notre côté du mur. Zhao Fong et Ou Peng partirent y glaner quelques
confidences auprès de pêcheurs locaux sur le climat local. Jiang Meï,
poursuivant sa quête, avait apprit que son frère s'était engagé sur la
muraille et fit de même auprès du Lieutenant Sun, offrant sa loyauté au
général Taï. Xiu Feng, comme à son habitude, rallia les écuries pour y
prodiguer ses soins. Flèche Céleste, de son côté, devait répondre à de
nombreuses questions restées encore en suspend et s'en fût quérir des
réponses probantes auprès des différents corps de métiers qui
intervenaient sur la muraille.
Sur les rives du lac, les deux artistes conversèrent avec quelques
paysans bien peu loquaces, mais purent se délecter des jeux de leurs
enfants. Bien loin des censures des adultes, les jeunes, barbares et
fils du Yan mélangés, s'amusaient à singer la vie de la muraille et
Fong pu entendre maintes fois le nom du "Petit Yan" revenir, précédant
un simulacre de décapitation. Sans apporter de certitudes, cela
n'augurait rien de bon.
Jiang Meï avançait peu dans ses recherches et apostrophée sans grâce,
du haut des remparts, par un bien peu ragoûtant sergent, elle conclue
qu'il était temps de rentrer prendre un repos bien mérité. En arrivant
dans la tour où nous logions, elle y retrouva Xiu Feng, Zhao Fong et Ou
Peng revenus de leur escapade en territoire barbare. Flèche Céleste
parut peu de temps après, la mine sombre, entretenant aussitôt rentré
ses compagnons de ses conclusions. Tout lui avait semblé normal, les
budgets étaient correctement attribués à chaque corps de métiers et les
travaux étaient maintenus à un rythme soutenu. Pourtant, à cause de la
technique de maçonnerie choisie, de la difficulté d'importation des
matières premières dont notamment la pierre et la riz et de la
complexité du terrain avec le passage de la rivière qu'il fallait
enjamber, le mur ne pourrait pas progresser plus vite. Paradoxalement,
sa solidité, allait poser rapidement une carence dans la défense du
Yan. On parla un peu du "Petit Yan" aussi, chacun se perdant en
conjectures. L'ambiance était pesante, aussi Zhao Fong eut a riche idée
d'égayer la soirée par un conte de son cru. La compagnie oublia un
instant la muraille et partit aux confins du pays, guerroyer aux côtés
du général ???.
Ou Peng, peut-être galvanisé par ce récit héroïque, proposa à Flèche
Céleste ses services, ce que le vieil émissaire accepta avec beaucoup
de joie, lui nouant un ruban jaune à l'épaule, symbole de la mission
dont-il était investi. Après une journée chargée d'émotions, tous
trouvèrent vite le sommeil, sauf Ou Peng qui n'était pas encore habitué
aux cauchemars récurrents dont était victime son nouveau maître.
Au matin, les esprits reposés, la
situation ne paraissait pourtant pas plus claire. Les pistes auprès du
général Taï étaient épuisées et il fallait donc maintenant glaner des
informations complémentaires chez le général Song.
Xiu Feng choisit rapidement les meilleurs chevaux des écuries du
général et nous partîmes sans plus attendre vers l'ouest, où nous
attendait, à une petite journée de cheval, le chantier de Song. Tout en
chevauchant, nous établissions des plans, essayant de décrypter le
mystère après lequel nous courions. Xiu Feng, se rallia lui aussi à
Flèche Céleste et se vit marquer du même ruban jaune du Yan.
Chez Song, une partie du voile se leva. Le rythme de travail était
aussi soutenu que chez Taï, bien que les ouvriers parussent moins
faméliques, mais son choix différent d'employer de la brique de terre
jaune en place de la dure pierre grise expliqua sans ambiguïtés son
avance conséquente sur son concurrent. Il n'y avait aucune tricherie,
juste une alternative de construction et d'idées sur la défense du mur.
Nous fûmes vite ramenés à l'autre problème que nous tentions
d'élucider. Sur les hauteurs, une fumerolle, suivit d'une dizaine
d'autres se relayaient sur la muraille. Le général Song, véhément, nous
rejoignit et nous vilipenda, arguant qu'il avait déjà bien assez à
faire avec les facéties d'un "Petit Yan" par trop présent pour
s'occuper d'un émissaire curieux et de sa suite. Nous ne comptions de
toutes façons pas nous éterniser, la fausse alarme avait moins d'une
heure et c'était une occasion à ne pas rater pour en retrouver l'auteur.
Enfourchant nos chevaux, nous repartîmes donc rapidement pour le
secteur du général Taï, d'où semblait provenir l'origine des feux.
A la première tour rencontrée, nous fûmes quelque peu décontenancés
d'apprendre que les feux provenaient de l'intérieur des terres et que
les gardes, bien disciplinés avaient relayer l'information, sans se
douter des troubles qu'ils allaient causer sur le mur. Plus obséquieux
que jamais, les soldats firent l'éloge de leur dernier visiteur qui
testait régulièrement leur tour et vérifiait leur réactivité. Sans
surprise, nous apprîmes que le seigneur Yan était bien l'auteur de ces
feux et qu'il se trouvait en ce moment auprès du général Taï. Sans même
entendre la fin de la phrase du garde, nous galopâmes vers le nord, il
ne fallait plus perdre de temps et stopper ce nobliau dévoyé.
Bien avant d'entrer dans l'enceinte du
chantier, nous aperçûmes la caravane bariolée qui devait composer
l'escorte du seigneur Yan. Suivants et garde personnelle faisaient
cercle autour d'un petit homme à la tenue élaborée, mais passée de
mode, qui gesticulait en tous sens en apostrophant la foule qui se
massait toujours plus nombreuse tel un spectacle dont on rempli les
gradins. A quelques mètres du fulminant seigneur Yan trônait un superbe
palanquin rouge aux rideaux perlés.
Mettant pied à terre, nous nous rapprochâmes, bien décidés à saisir
l'origine de ce courroux. Flèche Céleste, se penchant vers Ou Peng lui
demanda d'aller se renseigner sur l'occupante du palanquin et c'est
avec la grâce d'un chat que le jeune homme disparu dans la foule.
Arrivés à portée de voix, nous entendîmes le seigneur Yan fustiger la
lenteur des travaux. Le général Song lui avait fait son rapport et il
exigeait à présent la tête d'un responsable.
Ainsi Song était à la botte de ce nobliau, mais ne se gênait pas pour
le critiquer ouvertement. C'était un jeu dangereux auquel il se livrait…
Toujours en furie, le seigneur exigeait qu'on lui serve un coupable.
Flèche Céleste ne captait aucune autorité naturelle dans sa voix, juste
le pouvoir des faibles, bien nés, qui tentent de faire illusion. En
s'approchant encore, ses soupçons se confirmèrent, le nobliau regardait
régulièrement vers le palanquin, comme pour se rassurer. Flèche Céleste
se tenait à quelques pas du seigneur Yan, décidé à demander la raison
de cette mascarade lorsque survint le général Taï. Avant même que
l'émissaire puisse ouvrir la bouche, le général offrit sa tête
préférant en finir avec cet injuste procès que de voir périr l'un des
architectes qui le servait si fidèlement. Flèche Céleste protesta et le
seigneur Yan fut un bref instant dérouté par le sacrifice de Taï. Mais
avisant une nouvelle fois le palanquin, il se ressaisit et ordonna
d'une voix triomphante que le général fut mis à genoux pour être
décapité comme il en avait décidé. Un de garde leva son sabre et la
foule retint sa respiration, certains détournant la tête. Les soldats
de Taï, incrédules, ne comprenaient pas qu'on put condamner ainsi celui
qui représentait si bien l'extrême dévouement. Le général Taï fermait
les yeux, offert, résolu à mourir pour une faute qu'il n'avait pas
commise, il avait cessé le combat. Las de lutter contre un ennemi
sournois lové dans ses propres rangs. Le garde, sabre en l'air, se
concentrait pour en finir rapidement et ne remarqua pas le léger
déplacement des pieds de Flèche Céleste, trahissant sa future action.
Il était hors de question, pour l'émissaire, qu'un général qui avait
servit si fidèlement le Yan périsse sous la sentence d'un nobliau
dévoyé, nul ne pouvait mieux le comprendre que lui. Rapide comme
l'éclair, tandis que la lame du garde s'abattait, Flèche Céleste sortit
son épée et dans un mouvement parfait vint compromettre l'exécution. Le
sabre encore tremblant au dessus de la tête du général, le garde fixait
avec des yeux exorbités Flèche Céleste qui se tenait droit, impassible,
sa magnifique épée longue plaquée contre le dos, dans l'attente du
prochain mouvement. L'émissaire esquissa un sourire et la lame du garde
se détacha, tombant par terre. Consternation et panique divisèrent la
foule qui ne savait comment réagir, pas plus que le seigneur Yan qui,
de dépit, bredouilla qu'on arrête Flèche Céleste. Mais avant que les
gardes aient pu bouger un pied, Jiang Meï, Zhao Fong et Xiu Feng
bondirent par-dessus la foule, comme on court dans le vent et vinrent
se placer autour de l'émissaire, faisant rempart de leur corps. La
situation était désespérée, un bon millier de soldats nous entouraient
et s'apprêtaient à nous saisir. L'espoir, qui ne pouvait venir que de
l'extérieur, naquit du palanquin. Une voix aiguë mais ferme demanda
qu'on cesse immédiatement cette comédie et qu'on relâche le général
Taï. Tout comme l'assistance, nous étions dubitatifs, quel revirement
de situation et à quel jeu cruel pouvait bien s'adonner celle qui se
cachait derrière ce rideau?
J'apprit plus tard que le facétieux Ou Peng s'était introduit
furtivement dans le palanquin pendant l'altercation, avait muselé sans
ménagement la courtisane, la menaçant d'une dague acérée et avait
échafauder ce stratagème pour libérer le général Taï. Mais, poussé par
sa jeunesse et sa fougue, il n'avait su discerner le péril qui le
menaçait à ainsi molester la concubine d'un seigneur.
Le nobliau, décontenancé un bref instant, flaira rapidement
l'embrouille et totalement dépassé par la situation, vociférait après
Flèche Céleste. L'émissaire, toujours très calme, déclama d'une voix
claire et autoritaire que le général Taï ne méritait pas une exécution
sommaire, mais qu'on lui rendit les honneurs d'une vie de dévouements.
Puis il se pencha à l'oreille du général et lui délivra un message
sibyllin qui apaisa Taï et lui redonna sa prestance d'officier. Dans un
geste pur comme l'eau des cascades alentours, Flèche Céleste mit fin à
la vie du Général Taï Chang Long, non en coupable mais comme soldat du
Yan.
Le temps semblait s'être figé. Les gardes, incrédules, n'envisageaient
pas que l'officier qui les avait menés si loin ne leur donne plus
d'ordres désormais, Zhao Fong, Jiang Meï, Xiu Feng et Sun Cheung,
dubitatifs, s'interrogeaient sur la voie si radicale qu'avait choisi
l'émissaire du roi. Quand au seigneur Yan, il jubilait d'avoir eu gain
de cause, sans comprendre, qu'avec son caprice d'enfant gâté et
l'opposition ferme qu'il venait de rencontrer, il restait le seigneur
des terres, mais perdait toute autorité sur ses sujets. La rumeur
enflait, sourde et contenue, lorsque la surprise parvint encore du
palanquin. Un cri de femme déchira le silence, Ou Peng venait de
libérer sa captive et s'enfuyait aussi discrètement qu'il le pouvait.
La foule se libéra de la pression accumulée et déferla sur le seigneur
Yan comme une lame de fond. Flèche Céleste hurla à ses compagnons de
protéger Taï et de le mettre à l'abri.
Le chaos le plus total agitait la vallée, la garde personnelle du
seigneur Yan tentait de l'évacuer loin du tumulte des ouvriers et des
paysans qui vociféraient leurs récriminations. Zhao Fong, Sun Cheung et
Flèche Céleste en profitèrent pour s'escamoter et conduire le corps du
général vers les remparts, protégés par Jiang Meï et Xiu Feng, restés
en arrière. Le lieutenant était inquiet pour l'avenir et la sécurité du
mur, mais l'émissaire le rassura et promit que le prochain feu ne
serait pas une mauvaise plaisanterie, mais bien un bûcher d'honneur
pour guider son officier vers les Fortunes célestes et les deux hommes
se comprirent à mots couverts.
Dans la vallée, la caravane du seigneur Yan faisait retraite au plus vite dans un désordre pitoyable.
Jiang Meï restée sur le lieu de l'exécution fit une bien singulière
rencontre. Elle reconnut, au cou d'un sous officier venu pleurer son
général, un pendentif familier. Lui relevant le menton de la pointe de
son kwan-dao, elle l'interrogea sur la provenance de l'objet. L'homme,
au premier abord véhément, saisit à son regard implacable qu'elle
n'hésiterait pas à lui faire sauter la tête pour récupérer le bijou.
Bredouillant, il avoua qu'il l'avait reçu d'un soldat qui était bien le
frère de Jiang Meï, en guise de paiement pour une dette de jeu. La
guerrière, encouragée par ses nouvelles révélations se fit plus
pressente et s'enquit d'où se trouvait à présent le jeune homme. Le
soldat, maugréant d'être ainsi tenu en échec par une femme, lui révéla
que son frère était un bon à rien, qu'il avait du le virer de son
chantier et que de dépit, il était parti mendier un emploi d'ouvrier
sur le secteur du général Song. Dès le nom du contremaître qui l'avait
embauché reçu, Jiang Meï, d'un rapide moulinet de kwan-dao, décrocha le
pendentif et le fit sauter dans sa main. Le garde, en colère, mais
conscient de la fragilité du lien qui le tenait encore en vie, espéra
une compensation au bijou. Trois pièces roulèrent par terre, Jiang Meï,
déjà loin ne pensait plus qu'à la proximité de son frère.
Sur les remparts, Sun Cheung et Flèche Céleste faisait dresser un grand
bûcher, qui selon les rites du Tao guiderait de sa lumière le général
vers des cieux plus cléments.
Tout à leur préparation, ils ne virent pas arriver une délégation avec
à sa tête un homme se présentant comme le colonel Sun She, bras droit
du général Tai Chang Long. Flèche Céleste, saisit par cet écho surgit
de son passé, lui souhaita de porter ce nom aussi haut qu'avait pu le
faite son maître autrefois. La remarque froissa l'officier qui ne
devait pas être féru d'histoire et qui continua son chemin de plus
belle.
Sun Cheung alluma le brasier et tandis que les premières volutes
tourbillonnaient dans le ciel, Flèche Céleste reçut une visite à
laquelle il ne s'attendait certainement pas. Contrairement aux autres
rencontres, celle-ci n'était que calme et sérénité. L'émissaire termina
sa prière en paix avec lui-même, certain que le général s'envolait pour
des horizons meilleurs.
Peng revint tôt le lendemain, grignotant nonchalamment un fruit, un
grand sourire lui barrant le visage, avec l'air d'un enfant satisfait
d'une farce réussit, si bien que personne n'osa lui demander où il
avait passer la nuit. Les préoccupations étaient plus sérieuses, on
discuta beaucoup de la suite du voyage. Flèche Céleste avait les
réponses qu'il était venu chercher et devait remettre son rapport au
Roi, Xiu Feng et Ou Peng, ses aides de camp l'accompagneraient, Jiang
Meï, grâce aux nouveaux indices récoltés, voulait plus que jamais
retrouver son frère et Zhao Fong, en riant, était prêt à suivre
n'importe qui, pourvu qu'il y ait de bonnes histoires à la clé !
Il fût d'un commun accord décidé de faire halte au camp du général Song
avant de gagner le palais du Roi. Flèche Céleste tint à saluer avant
leur départ le colonel Sun.
Ce fût là une rencontre plus officielle, Sun était désormais investi de
tous pouvoirs sur ce secteur de la muraille. Il réaffirma son
dévouement pour l'œuvre initiée par le général Taï Chang Long et
s'engagea à la poursuivre, quoi qu'il en coûte. Flèche Céleste promit
d'intercéder en sa faveur auprès du Roi et de dénoncer le comportement
du seigneur Yan qui mettait la sécurité du royaume en grand péril. Le
colonel, épuisé, mais rassuré par les paroles de soutien de
l'émissaire, s'accorda un bref répit et s'affala sur le fauteuil de son
prédécesseur. Nous fûmes saisis ! Un bref instant, dans la faible
clarté du matin qui baignait la pièce, calqué sur le colonel Sun, nous
eûmes l'impression de voir Taï Chang Long à son poste, penché sur la
tâche à venir. Nous pouvions partir serein, le mur continuerait de
courir sur les crêtes, Sun She y veillerait par delà sa propre
existence.
Nous quittâmes le chantier sans nous
retourner, trop de souvenirs funestes nous emplissaient le cœur et nous
ne pûmes dire un mot avant d'arriver à notre destination.
Sur place, nous vîmes le seigneur Yan, qui avait perdu de sa superbe,
enchaîner les courbettes auprès du général Song, sans doutes pour le
gagner à sa cause. Il nous parut alors plus sage de nous séparer pour
ne pas attirer l'attention. Nous restâmes quelque peu en arrière,
dissimulés sous les frondaisons, seuls Jiang Meï et Ou Peng allèrent se
renseigner. Se fondant parmi les ouvriers, Jiang Meï remonta rapidement
la trace laissée par son frère, mais avant de rencontrer le
contremaître qui avait employé le jeune homme, elle vint nous prévenir
pour avoir notre soutien.
L'homme était seul, occupé à terminer je ne sais quelle maçonnerie sur
la façade d'une tour. Jiang Meï l'interpella et l'interrogea à propos
de son frère. Le type parti d'un rire grinçant et se mit à insulter la
jeune fille et son frère, parlant de lui comme d'un ivrogne, un raté,
une loque. C'en était trop pour Jiang Meï qui, d'un mouvement rapide,
cala l'ignoble individu contre un créneau. Soit il parlait, soit il
mourrait sur l'instant. Se reprenant, il indiqua, narquois, une dalle à
dix pas de nous, puis semblant s'amuser de la situation, vint se placer
dessus et déclara fièrement que le jeune homme était finalement allé
jusqu'au bout de sa déchéance et que lui, s'était simplement contenté
de jeter son cadavre dans la muraille en guise de remblai. Nous étions
tous saisis par le cynisme de ce cuistre et je redoutais un instant que
Jiang Meï ne se rue sur lui pour l'occire !
Elle n'en fit rien, son périple s’arrêtait là, au pied du mur, en place
de son frère, elle n’avait que des briques. Chancelante, elle avança
jusqu'à cette dalle qui faisait la jonction entre les mur de Song et
Taï, s'agenouilla et se mit à prier : "Adieu Chen, pardonne-moi, j’ai
failli. Je ne suis pas arrivée à temps." Lentement, timidement, ses
yeux s’embuèrent, une larme naquit au coin d’un œil. "Autorise moi une
larme, grande frère. Rien qu’une larme, pour te regretter."
La larme coula le long de sa joue et vint frapper le sol, éclatant sur
la roche dure telle une perle de verre. Un tintement cristallin diffus
au début, s'amplifia lentement, résonna et satura l'air de ses
vibrations, transmettant sa tristesse autour de lui. Les briques
pétries par le frère, se lézardaient résonnant de la douleur de la
sœur, tandis que la nature entière vibrait à l'unisson. Flèche Céleste,
pressentant un danger, poussa ses compagnons, derrière Jiang Meï, côté
Taï. Les joints se mirent à éclater, les briques volèrent en éclats et
se furent bientôt cinq cents mètres de la muraille qui s'effondrèrent,
découvrant une large brèche au milieu de la poussière en suspend,
laissant le Yan sans défense, à la merci de l'ennemi.
Dans les décombres, Jiang Meï serrait le corps de son frère entre ses
bras, Xiu Feng, Ou Peng et Zhao Fong arc-boutés, luttaient pour ne pas
tomber, tandis que Flèche Céleste, le regard tourné vers l'Est cru
reconnaître une voix familière résonnant à ses oreilles : "Mon mur a
tenu, toujours il tiendra…"
Nous étions tous ébranlés par la secousse, incapables de bouger quand,
de la poussière et du fracas des briques qui retombaient, une sourde
vibration émergea, martelant le sol implacablement comme la grêle lors
d'une tempête. Mais ce grondement venait du nord, il arrivait,
envahissait, galops de milliers de sabots sur la plaine. L’armée
barbare s’était levée et déferlait sur le Yan.
Nos silhouettes se découpaient fièrement sur le sommet de la colline.
Nous allions affronter la charge de l'ennemi et lutter pour nos vies et
pour le Yan… Telle était notre destinée.
Résumé d'une campagne Qin, maîtrisée par Claudine à la Guilde des Joueurs.
"Yong yuàn de peng you" : Jean René est Xiu Feng, Didier est Ou Peng
dit "Gibbon agile", Sylvain est Jiang Meï, Thierry est Zhao Fong,
Frédéric est Sun Cheung et Greg est "Flèche céleste".
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