Après beaucoup de retard, voici le résumé du deuxième scénario de la campagne de L5A maitrisée par Greg.
Pour aller sauver son frère
Préambule
Le château du fil de l’aube fête le gempukku. Danser,
chanter, rire, et surtout boire. De partout, les samouraïs fêtent. Jeunes,
vieux, forts, riches, plus rien n'a d'importance, sauf la fête. Le crabe fête
sa puissance, et sa puissance est celle de ses samouraïs.
Dans la grande salle, Hida Bokuden boit. Il voit son
père, porter et supporter des bourrades de ses amis. Il l'imite, il s'affirme.
Aujourd'hui, il a prouvé la valeur de son sang, la noblesse de son rang. Ce
soir, il fête le début de son ascension. Un jour, il sera peut-être à la place
de son père. Il attrape un cruchon sur un plateau d'un serviteur qui passait,
et le vide d'un trait.
Le serviteur continue sa route, se dirigeant vers les
cuisines pour prendre d'autres cruches. Il passe devant le temple, où les
prêtres soignent les blessés. Parmi eux, Kaiu Takezo et le ronin Hänzo
récupèrent. Une femme sort du temple, heimin d'un village ronin récemment
dévasté. Elle se dirige vers les bâtiments des invités, se signale devant la
chambre d'une Shugenja.
-entrez.
Elle s'incline au plus bas, se demandant quel sort
l'attend.
-Démaquillez-moi. Lavez-moi.
Prudemment, elle la démaquille, lui lave les cheveux,
l'aide à se changer. Elle tente de ne pas réagir devant les imperfections du
corps.
-vous serez ma servante, Yumiko.
-bien, Suzue-sama.
La nuit passe, apportant un peu de calme à la forteresse.
-maîtresse ?
-oui ?
-on vous demande.
Kuni Suzue sort de sa chambre, s'incline devant Hida
Bokuden.
-je dois aller récupérer le corps et le sabre
de mon frère. J'ai besoin de vos conseils.
-c'est un honneur, Hida-sama. Si je peux me
permettre, nous devrions aller dans la cour. Il y a des choses qui ne peuvent
être écoutées que des oreilles des rochers.
Kuni Suzue se tourne vers Yumiko, avant de suivre Hida
Bokuden dans la cour.
-je n'aurai pas besoin de vous pendant la
prochaine demi-heure.
Sitôt sa maîtresse partie, Yumiko court au temple, et se
précipite dans les bras de son mari Hänzo.
-où étais-tu passée ? J'étais inquiet !
-Kuni Suzue sama m'a prise à son service.
-il faudra que je la remercie, les kamis ont
été bons en nous mettant sur son chemin.
-par contre, elle possède...
Yumiko prend un instant de réflexion, repensant au corps
de sa maîtresse.
-non rien, je suis tellement heureuse.
-moi aussi, Yumiko. Mais je vais devoir
repartir, j'ai promis à Hida Bokuden sama de l'aider à trouver son frère.
Dans la même pièce, Kaiu Takezo se prépare, puis quitte
la pièce, laissant le couple à ses retrouvailles. Il traverse la cour, va voir
son senseï.
-senseï, j'ai failli. Je dois retourner de
l'autre coté.
-explique toi, réponds son maître.
-mais tu es stupide ! tu cherches à nous faire
tuer ? lui hurle celui qui le hante.
Pour toute réponse, Kaiu Takezo dégaine son wakizashi,
révélant sa lame brisée.
-cette faute n'était pas la tienne, Takezo.
Le maître pose la main à son wakizashi, la mine sombre et
déterminée. Il sort son wakizashi, et le tend vers son élève.
-si c'est toi qui a forgé cette lame, c'est
moi qui t'ai appris à le faire. Le maître est également responsable de
l'enseignement de son élève. Je partirai avec toi.
Kaiu Takezo prend le wakizashi, s'inclinant profondément.
Il quitte respectueusement la pièce, et se dirige vers le temple.
Dans la cour, il croise Hida Bokuden, la mine sombre des
révélations de Kuni Suzue. Il se dirige vers les bâtiments militaires, décidé à
prendre audience auprès de son père. L'intendant de la famille le reçoit, le
conseille, et l'introduit auprès de son père.
-père, je vais rechercher mon frère, ainsi que
son sabre. Je vais avoir besoin de troupes.
-je t'accorde 20 hommes.
Quelques instants plus tard, Hida Bokuden et l'intendant
se trouvent devant le maître d'armes.
-donnez-lui en cinq, dit le conseiller.
Le maître d'armes acquiesce, puis se tourne vers Hida Bokuden.
-suivez-moi.
Dans une petite cour, une centaine d'homme se tient au
garde à vous. Samouraïs, ashigarus, tous sont prêts à servir. Hida Bokuden
réfléchit. Ne prendre que des samouraïs ? mais cela voudrait dire qu'il a peur.
Ne prendre que des archers ? mais que faire lors d'une attaque au contact. Il
prend conseil auprès du maître d'armes.
-cinq personnes, cela fait peu. Qui devrais-je
choisir selon vous ?
-mais, sama, l'intendant a dit que vous
pouviez en prendre quinze.
Un peu surpris, Hida Bokuden se constitue une escouade.
Le lendemain, à l’aube, une vingtaine d'hommes sont prêts
à aller en outremonde. Pour certains, il s'agit d'un retour. Mais cette fois,
ils sont samouraïs.
Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 3
Départ
Notre groupe parait bien petit face à la marée noire que
j’ai vu il y a à peine deux jours. Mais à regarder ceux qui sont rassemblés
ici, je comprends que notre volonté surpasse celle d’une armée.
Nous nous mettons en marche. Un guide Kaiu nous accompagne,
nous dirigeant étrangement loin de la porte principale. Nous entrons dans une
maison, et descendons. Nous pénétrons la terre, tournant de couloir en couloir,
dans un labyrinthe où même un Hiruma ne retrouverait son chemin. Les ombres
dansent à la lueur de nos torches, semblables à des feux follets prêts à nous
attirer à eux. Nous marchons en rangs serrés, comme pour lutter contre
l’atmosphère qui s’appesanti. Veut-il nous permettre une sortie discrète ?
Nous amener à un rendez-vous qui ne peut avoir lieu au grand jour ? Nous
fournir une aide qui ne peut être dévoilée ? Le Kaiu s’arrête, nous
semblons arrivés. Dans la lumière tremblante des torches, des formes noires se
dessinent autour de nous. Aucun ne les a entendu arriver ; nous sommes
chez eux. Cinq samouraïs vêtus de noir s’avancent vers le seigneur Hida, et
posent genoux au sol. Une voix rauque s’échappe de leurs vêtements.
« -C’est un honneur de vous servir, Hida-sama. »
Je les observe, j’observe notre groupe. Nous venons de
recevoir des alliés, et pourtant, nous semblons en avoir peur.
« -Je vais vous guider vers la sortie,
Hida-sama. »
Le guide Kaiu repart, nous lui emboîtons le pas. Nous
remontons peu à peu, mais l’atmosphère reste toujours pesante. Elle nous suit,
comme portée par les cinq samouraïs de noir qui se glissent derrière nous.
Enfin, nous sortons. Nous sommes de l’autre coté du Mur.
« - Que les ancêtres vous accompagnent. » Le Kaiu
s’incline, puis referme la porte derrière lui.
Nous partons en direction du village ronin. Nous ne savons
pas à quelle distance nous devrons aller. Nous ne savons même pas où nous
devons aller. Ni ce qu’on y trouvera. Nous n’avons même qu’une vague idée de ce
que nous cherchons. Un sabre ? Un frère ? La gloire ?
L’honneur ?
J’observe le groupe. Mon regard revient sans cesse sur les
cinq samouraïs de noir. Ils ne donnent pas impression d’être humains. Ils ne
donnent pas non plus l’impression d’être inhumains. Aucune émotion ne se dégage
d’eux, ni peur, ni impression de puissance, rien. Ils sont tels les engins que
les Kaiu apportent à la guerre, attendant la bataille pour s’animer. De temps
en temps, ils semblent animés d’un faux pas. Leurs vêtements amples les
cachent, mais leur anatomie semble différente de la notre. En quoi ? je ne
le sais pas. Mais un humain ne ferai pas de tels mouvements.
Hiruma Shun prend de la distance. Observer le terrain,
vérifier qu’il n’y a personne, puis revenir prévenir le groupe. Il sait se
déplacer en ces terres. Il a déjà parcouru l’Outremonde.
Nous arrivons enfin près du village. Les souvenirs qui
affleurent à notre mémoire nous forcent à le contourner. Je ne peux m’empêcher
de jeter un œil, cherchant un petit monticule de terre, cachant quelques
cendres. Il n’a pas été retourné, laissant le peu de paix possible en ces
terres. Nous poursuivons.
Rencontre
Hiruma Shun revient vers nous.
-J’ai vu quelque chose bouger, Hida-sama.
-Est-ce ennemi ?
-Je ne sais pas, je ne sais pas ce que c’est.
Le seigneur Hida se tourne vers moi.
-Sauriez-vous identifier ce que c’est,
Kuni-san ?
-Ce serait un honneur d’aller observer,
Hida-sama.
Hänzo me regarde, regarde sa tenue, armure rouge se
détachant sur les rochers. Il s’incline à terre devant Hida Bokuden, demandant
si un samouraï de noir peut se défaire d’une de ses étoffes. Hida Bokuden n’a
que le temps de se tourner que l’un d’eux obtempère.
Nous suivons Hiruma Shun, progressant prudemment aux travers
du terrain rocailleux. Au détour d’un rocher, nous la voyons. Une forme se
tient devant nous, un bâton dans la main, à l’affût de quelque animal. Hiruma
Shun prépare son arc, me faisant signe qu’il est prêt à tirer. Mon senseï m’a
parlé de l’Outremonde, et pourtant, je n’ai aucune idée de ce que peut être le
semblant d’humanoïde que nous apercevons. Je m’approche d’Hiruma Shun.
-Savez-vous ce qu’est cela ?
-Pour connaître l’Outremonde, il faut le
parcourir. »
La leçon d’Hiruma Shun est forte. Sortir du mur n’étais
qu’un premier pas. Pour connaître l’Outremonde, il faut le découvrir par
soi-même. Je fais signe à Hänzo, et je m’approche. Je serre fort mon éventail
dans ma manche, je sens Hänzo prêt à tenir sa promesse.
La chose se retourne. Je devine un ancien faciès humain, des
mimiques d’attitudes oubliées, et un rictus qui semble dessiner un sourire.
Chacune de ses paroles est accompagnée d'un ricanement aigu.
-Oh oh ooooh... que vois-je ? De la chair
fraiche ici ? Moi qui n’ai que des rats à manger…
-Qui es-tu ? menace Hänzo.
-Voyons Hänzo, tu ne me reconnais pas ?
-Hayako ?
-Bien ! bien ! Je vois que tu ne m’as
pas oubliée.
Je comprends le sort de ce qui fut une femme. Dans
l’Outremonde, personne ne peut survivre sans jade, même en bordure. Ceux qui
ont assez d’amour pour ceux qu’ils aiment quitte leur village dès les premiers
signes de la souillure. Mais rare sont ceux qui ont le courage de mettre fin à leur
vie. Je ne savais pas ce qu’ils pouvaient devenir. J’en ai maintenant un
premier aperçu.
-as-tu vu un combat, ici, il y a quelques jours ?
-hmm dis moi Hänzo, tu m’as l’air bien portant.
Tu as l’air de bien manger. Pas comme moi, qui doit me contenter de rats,
ricane-t-elle.
Elle lèche ses doigts longs et décharnés. Ses ongles jaunes
sont plus longs que ma main, sa peau creuse ses traits sur son ossature
déformée. Sa jambe se déboîte légèrement, elle la remet en place. Le même
mouvement… Les samouraïs de noir l’ont déjà eut. Je la vois saliver à travers
sa joue déchirée lorsqu’Hänzo sort deux boulettes de riz de son sac. Il les lui
lance, elle déploie son bras, transperçant les boules de riz de ses ongles.
Elle voudrait me tuer que je n’aurais même pas le temps de la voir bouger. Elle
mange avec plus de sauvagerie que ce dont aucun animal serait capable. Elle
suce ses doigts, ne voulant perdre aucun morceau de riz. Elle relève la tête
vers moi, s'approche un peu, lèche ses lèvres craquelées.
-ne l'approche pas, je n'hésiterai pas à te tuer
! interrompt Hänzo.
-ne t'inquiètes pas, je ne lui ferai rien. Elle
est bien trop précieuse. Un peu comme toi, un peu comme moi, un peu comme eux.
Elle finit sa phrase en étendant son long bras vers le
sud-ouest. L'Outremonde...
-maintenant, dis-moi si tu as vu un combat. Et où
sont partis les gobelins.
Hänzo reprend l’interrogatoire, tandis que je n’arrive qu’à
serrer mon éventail dans ma manche. Voilà ce que deviennent ceux qui arrivent à
résister à la souillure…
-le combat, oui… Le combat… Les samouraïs étaient
vaillants et forts… Je me suis cachée ! Mais les gobelins étaient
nombreux, trop nombreux.
-Y a-t-il eut des survivants ?
-Des survivants ? Peut-être… peut-être pas…
A son rictus, je comprends ses pensées. Je souhaite qu’il
n’y en ait pas eut…
-ils sont partis chez eux, oui. Là-bas,
désigne-t-elle l’Outremonde.
-comment les retrouver ?
-les retrouver ? Est-ce bien raisonnable,
oui ?
Son rictus nous interroge quelques instants.
-la tribu des flèches noires, au nord-ouest. Marchez
vers le nord jusqu’à une grande pierre levée, puis allez vers l’ouest.
Je m’incline, et commence à reculer. Elle semble rire de mon
geste. Je détecte un éclat de malice dans son regard, comme si elle savait ce
qui allait nous arriver, s’en délectant d’avance.
Nous revenons vers le reste de la troupe. Hiruma Shun
apparaît près de nous, sans que nous l’ayons entendu approcher. Hida Bokuden se
tourne vers moi.
-alors ? qu’avez-vous appris ?
-marchons au nord jusqu’à une pierre levée, puis
à l’ouest. Nous tomberons sur le territoire de la tribu des flèches noires.
Nous nous remettons en marche.
Vestiges
Voici plusieurs heures qu’Hiruma Shun fait ses allers et
retours sur la cendre, nous guidant toujours en sécurité, et plus profondément,
entre les rochers de l’Outremonde.
-je l’ai trouvé, suivez-moi.
Nous n’avons pas encore trouvé la pierre, cela ne peut être
que les lieux de la bataille. Mon intuition est confirmée, alors que nous
commençons à voir les premières marques du combat. Rochers griffés par les
armes, morceaux de tissu et de métal éparpillés au sol, et traces de sang séché
noir. De partout. Du sang noir de gobelin. Nous n’imaginons pas le nombre de
coups et de blessés qu’il a fallu pour répandre autant de sang. Je repense aux
paroles de celle qui fut femme. Nombreux, trop nombreux. Nous parvenons au cœur
de la bataille. Nous reconnaissons des morceaux de tissu et d’armures crabes.
Quelques membres tranchés. Certains soldats vomissent. Pas une seule arme, pas
une armure complète, et surtout pas un seul corps entier. Ils ont tout emporté.
Nous quittons ce lieu en hâte, ébranlés par les images qu’il
nous apporte. Peu à peu, des volutes de brumes se lèvent à nos pieds. Je les
entends se nourrir de nos peurs.
-ouiiiiiiiiiii, veneeeeeeez…
-viens m’aideeeer, Suzueeeeee…
-je souuuuuuuuffre, vient me libéreeeeeeer…
Je vois les soldats trembler, les volontés diminuer.
-regroupez-vous, marchez serrés. Rappelez-vous,
nous sommes le Crabe.
A mes mots, la troupe se resserre. Dans le silence de notre
marche, un mantra prend peu à peu de la puissance, toujours murmuré, mais de
plus en plus affirmé. « Crab !Crabe ! Crabe ! » Les
kansens sifflent leur désaccord. « Crabe ! Crabe !
Crabe ! » Ils s’écartent, maudissant mes mots encourageants.
« Crabe ! Crabe ! Crabe ! » Nous marchons sur un sol
sans brume. Pour un temps seulement, nous ne pourrons pas les empêcher de
revenir…
L’atmosphère s’est alourdie. Nous commençons à sentir le
poids de notre marche sur nos esprits. Enfin, la pierre levée. Nous nous
mettons en position de garde, attendant qu’Hiruma Shun revienne nous chercher.
Il apparaît près de nous, et s’incline devant Hida Bokuden.
-Hida-sama, un marais s’étend à l’ouest, et la
fin de journée s’annonce. Nous devrions passer la nuit ici.
-Bien. Etablissez le camp, nous allons nous
arrêter ici.
Les soldats organisent des tours de garde, et chacun se
trouve un abri. Les samouraïs de noir s’écartent, se postant autour du camp.
Nous mangeons rapidement, et nous nous préparons à passer la nuit. Déjà, les
volutes de brume reviennent virevolter entre nos jambes.
Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 4
Brume
Hiruma Shun hurle, réveillant certains d’entre nous. Hida
Bokuden et Hänzo se précipitent vers lui, le tirant d’un cauchemar profond. Le
matin s’approche.
Personne ne relève l’incident. Nous n’avons passé qu’une
journée en Outremonde, et nous en sommes déjà bien affectés. Nous savons qu’il
y a déjà passé des nuits…
Chacun se prépare. Je vois les visages des hommes, tous ont
peu dormi. Chacun regarde son médaillon de jade, le scrutant dans les moindres
détails pour ne pas voir de veinures noires le parcourir. Hänzo m’apporte du
thé, il s’étonne ne me voir m’en faire juste après, mais ne relève pas. Il
commence à apprendre quelle est sa place : me suivre, me protéger, sans me
comprendre.
Nous repartons, descendant vers une brume permanente. Le
terrain devient mou, spongieux. Des odeurs d’humidité nous parviennent. Hiruma
Shun nous guide, suivant les repères qu’il avait posé, bâtons plantés dans le
sol que lui seul saurait retrouver.
La journée s’avance, la brume s’épaissit. Celle-là est
naturelle, silencieuse. En m’accroupissant, j’y disparaîtrais complètement. Je
jette des regards derrière nous, de temps en temps. La pierre levée ne semble
pas nous quitter. Parfois loin, parfois proche, nous perdons toute notions des
distances. L’avons-nous toujours vu ? Je ne sais pas. Etait-ce toujours la
même ? Sans doute. Etait-elle toujours dans la même direction ? Je ne
le sais même plus. Elle cherche peut-être à devenir le repère fiable que nous
espérons tous, alors qu’elle ne serait qu’un guide traître nous perdant dans
les marais.
-nous y sommes, Hida-sama. Ils ne sont pas loin.
Nous marchons prudemment, quittant le marais pour arriver
sur la terre ferme. La brume est toujours aussi dense, seules mes épaules et ma
tête en dépassent. Nous arrivons près d’une grotte, ouverture béante dans un
bout de colline. Hida Bokuden et Kaiu Takezo commencent à discuter stratégie,
tandis qu’Hiruma Shun part en reconnaissance. Je me prosterne au sol, créant un
instant de surprise chez Hänzo lorsqu’il me voit disparaître. Je tends
l’oreille aux kamis, pour n’entendre qu’un sifflement des kansens. Je me relève
prestement, attendant le retour d’Hiruma Shun.
Cela fait de nombreuses minutes qu’il est parti, et nous
sommes comme une flottille de radeaux perdus au milieu de la brume. Les
samouraïs de noir portent la main à leur sabre, un bruit nous accroupit tous.
De longues secondes passent, un samouraï en noir se relève. Une flèche est décochée,
Hiruma Shun nous rejoint, avant d’aller la récupérer. La brume s’est jouée de
nous, la terre même est notre ennemie, ici.
-le signal de reconnaissance sera deux séries de
deux rochers frappés deux fois, nous prévient Hiruma Shun.
-avez-vous découvert quelque chose ? lui
demande Hida Bokuden.
-Non, Hida-sama, je n’ai rien vu. Il ne reste
plus qu’à explorer ces tunnels, c’est là qu’ils vivent.
-Bien. Pensez-vous que nous devons y aller
tous ?
La discussion s’engage, choisissant la meilleure façon de
procéder. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.
Enfin, il est décidé qu’Hiruma Shun parte reconnaître le chemin. Hida Bokuden
et Kaiu Takezo veulent profiter de l’effet de surprise dont nous bénéficions
encore. Un ashigaru se propose spontanément pour l’accompagner, et ils
disparaissent dans les profondeurs, libérés de tout paquetage inutile.
Attente - Préparation
Ils reviennent quelques minutes après, frappant deux pierres
deux fois deux coups pour ne pas que nous les attaquions.
-le tunnel se sépare en trois, Hida-sama. Que
devons-faire ?
-Allez-vous revenir m’informer de chaque pierre
que vous trouvez ? Je vous ai demandé d’aller explorer ces tunnels, pas de
perdre du temps pour des affaires inutiles. Je vous rappelle qu’il faut aller
sauver mon frère et son sabre.
-Haï, Hida-sama.
Hiruma Shun s’engouffre de nouveau dans la terre, accompagné
de l’ashigaru Takayo. Nous nous mettons en place, trois groupes d’archers prêts
à cribler de flèches les gobelins sortant du tunnel. Et nous attendons. Nous
attendons. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre
défaveur.
Hiruma Shun et Takayo s’enfoncent, choisissent un tunnel.
Ils avancent prudemment, étouffant la lampe, ne faisant qu’une faible lumière
et encore moins de bruit. Une lueur dansante se profile au loin, Hiruma Shun
décide de s’approcher. Il rampe, se faufile, et y arrive enfin. Il les voit,
là, à portée de ses yeux, et de ses flèches. Ils vivent. Ils parlent, mangent,
ne se doutant pas qu’il les observe.
-il faut revenir, Hiruma-sama, murmure Takayo.
-Oui oui, allez-y, je vous rejoins.
Mais Hiruma Shun ne part pas. Il reste là, fasciné par la
scène qui se déroule sous ses yeux.
Un bruit provient du tunnel. Deux pierres frappées deux fois
deux coups. Nous répondons, et les arcs se baissent un instant, permettant à
Takayo de sortir.
-où se trouve Hiruma-san ? demande Hida
Bokuden
-il n’a pas voulu revenir.
Le conciliabule commence. Hida Bokuden et Kaiu Takezo
analysent la situation. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en
notre défaveur.
De longues minutes passent. Dedans, tout peut arriver à
Hiruma Shun. Dehors, nous ne savons pas ce qui peut nous tomber dessus. Trop de
temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.
Je vois quelques pierres bouger au-dessus de la colline. Je
me concentre. Des casques, une demi-douzaine. Ils nous ont trouvé. J’informe
discrètement Hänzo d’un coup de manche, avant d’aller prévenir Hida Bokuden.
Ils réfléchissent. Ils analysent. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il
joue en notre défaveur.
Les casques ont disparu, il faut faire quelque chose. Je
m’éloigne du groupe, commençant à contourner la colline, Hänzo sur mes talons.
Un hurlement me bondit dessus. Je ferme instinctivement les
yeux. Un coup, deux coups. Le gobelin râle au sol, et Hänzo a déjà rengainé son
sabre. Les fortunes ont mis sur mon chemin un des plus compétents des yojimbos.
Les autres nous rejoignent. Un autre hurlement les attaque,
immédiatement abattu par l’ono de Hida Bokuden.
Nous revenons en place, et nous attendons. Encore. Trop de
temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.
Une course dans le tunnel, les arcs se bandent. Celui qui va
sortir ne survivra pas. Je frappe deux pierres deux fois deux coups. Aucune
réponse. Hiruma Shun sort du gouffre, recevant deux flèches. Je me précipite à
ses cotés, sortant mes tissus. Une flèche ne l’a qu’éraflé, l’autre l’a touché
de plein fouet. Heureusement, elle a traversé. Je casse prestement l’empennage,
et la sort du poumon. Il vivra, je l’espère.
Les hommes sont en effervescence, ils regardent partout
autour de nous. Je prie les kamis.
Kamis, vous qui
veillez sur le crabe, protégez ce samouraï. Protégez-le, car il nous a guidé au
sein de l’outremonde, et nous en guidera hors.
Hiruma Shun murmure, rassemblant ses dernières forces.
-Hida-sama, je dois parler à Hida-sama.
Hida Bokuden s’approche, se penche.
-j’ai vu votre frère, il est vivant. Prenez le
chemin le plus haut, Takayo vous guidera.
Premier ennemi
Enfin, nous partons. Hiruma Shun reste à l’entrée du tunnel,
gardé par deux ashigarus. Et nous nous enfonçons.
Nous marchons assez rapidement, pouvant marcher à plusieurs
de front. Une séparation, deux tunnels. Nous nous engageons dans celui qui
remonte.
Une lame vient se placer devant moi, portée par un samouraï
de noir. Hänzo porte la main à son sabre, je l’arrête. La voix rauque s’élève,
il me désigne le tunnel du bas.
-faites honneur à votre père, Kuni-sama.
Je récupère une torche, puis m’écarte, le laissant passer
devant. Je le suis, Hänzo un pas devant moi. Nous descendons quelques minutes,
dans un silence pesant. Soudain, les cinq samouraïs de noir s’arrêtent, puis
s’élancent, sortant leurs lames. Nous essayons de les suivre, mais ils nous
distancent vite.
Quelques minutes après, le sol commence à trembler. Un
hurlement provient du fond du tunnel. BAOUM ! Les parois vibrent.
BAOUM ! Quelques rochers se détachent. BAOUM ! Le sol s’effondre sous
mes pieds. Je tombe dans un tunnel juste en dessous.
Quelques instants pour reprendre mes esprits.
« Kuni-sama ! » me crie Hänzo. Je me relève, ramassant la
torche. J’entends des grattements devant moi. Je vois une première tête, des
gobelins se précipitent vers moi. « Hänzo ! » Je jette la torche
dans le couloir du dessus, et saute. Hänzo tend sa main, attrape la mienne. Je
glisse, et rechute en bas, à leurs pieds.
-hawashiii gignatkok
-nontsa aakagi gigoku gendiek
Ils repartent. Je suis peut-être leur plus grand danger, et
ils m’ont épargnée ? Je suis leur ennemi, et ils m’ont épargnée ?
J’étais à leur merci, et ils m’ont épargnée ? Je n’ai compris qu’un mot,
gigoku. Leur suis-je plus utile vivante que morte ? Aidez-moi, je ne
comprends pas, kamis…
« Kuni-sama ! » Je lève la tête, vois Hänzo
me tendre la main. Je grimpe laborieusement, il me remonte dans le tunnel
principal. Je m’incline.
-Les fortunes ont bien choisi le yojimbo qu’elles
ont mis sur mon chemin.
-C’est trop d’honneur, Kuni-sama.
-Continuons.
-Haï.
Nous débouchons enfin. Tenant à peine dans la caverne, une
énorme créature manie un tronc d’arbre, dans lequel sont plantés morceaux de
métal et lames de sabres cassées. Troll. Ses coups frappent les murs, essayant
de toucher les silhouettes noires qui courent autour de lui. Déjà deux
samouraïs de noir sont tombés. Je tombe les genoux au sol.
-Jade, toi que rien ne peut souiller, purifie.
Je tends les mains vers le troll. Un éclair vert s’échappe
de moi, le frappant de plein fouet. Il commence à basculer, deux samouraïs de
noir viennent lui couper les tendons. Il s’écroule au sol, deux samouraïs lui
sautent dessus, enfonçant leurs sabres noirs dans ses orbites. Après quelques
tremblements, il râle son dernier souffle.
Je prie rapidement les kamis, Hänzo me relève doucement.
Nous regardons la créature, encore ébahis qu’elle soit tombée.
-coupez lui la tête.
-Haï.
A mon ordre, les samouraïs de noir se mettent au travail.
Cela n’est pas grand-chose, mais cela évitera peut-être qu’elle se relève.
Quelques temps après, la tête roule au sol. Déjà, les samouraïs reprennent leur
chemin, se dirigeant plus profond.
-tentez de revenir vivants, leur crie-je.
Seul un ricanement me répond, tandis qu’ils s’enfoncent dans
le noir. Ils sont chez eux ici, et ils comptent y rester. Hänzo et moi
remontons vers la surface. Il nous faut rejoindre nos compagnons.
Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 5
Shun
A l’entrée du tunnel, caché dans un recoin d’ombre, Hiruma
Shun se tient sur le brancard, restant immobile pour ne pas rouvrir la blessure
que j’ai bandé quelques minutes avant. Les deux archers sont aux aguets,
surveillant le moindre bruit, le moindre mouvement possible.
Un peu de terre tombe du haut de l’entrée, rapidement
remarquée par Hiruma Shun. Il tend le bras, alertant en silence les deux
ashigarus. Ils se placent, prêts à tirer sur la moindre ombre qui essayerait de
se glisser dans le tunnel.
-AAAAAAAAAH !
Un archer titube, une flèche dans l’épaule. Un petit rire
sort du tunnel, gobelin fier de sa lâcheté. L’archer marche au hasard, la
douleur l’empêchant de réagir prudemment. Il sort du tunnel, recevant
immédiatement un déluge de rocher. On ne voit bientôt plus que quelques
morceaux d’armure ensanglantée dépasser des pierres.
Hiruma Shun attrape douloureusement son arc, tente d’y
encocher une flèche. L’autre archer s’approche de lui, sort un tanto.
-je ne les laisserai pas nous avoir vivants,
Hiruma-sama. Il vous suffit d’un mot.
Il place son tanto contre la gorge d’Hiruma Shun, proposant
la mort au lieu de ce qui pourrait les attendre.
-non, attendez. Lorsque je vous le dirai, fuyez. Fuyez
sans vous retourner.
Combattant sa douleur, Hiruma encoche sa flèche, et bande à
moitié son arc. Derrière l’ashigaru, il voit une forme se profiler, levant son
arme. Il pousse l’ashigaru : « Fuyez » ! L’archer se
retourne, courant vers la sortie. Le fauchon grossier s’abat, le frappant de
plein fouet. Un autre gobelin saute dans le tunnel, lui assénant un autre coup.
Rapidement, quatre gobelins s’acharnent sur l’archer, charpie de chair et de
sang.
Hiruma Shun se recroqueville sur son brancard, fuyant la vue
des gobelins. L’un d’eux s’avance. Il voit les bandages, appuie sur la blessure
juste bandée. Hiruma Shun hurle de douleur, provoquant rires et hilarité chez
les gobelins. Bientôt, il ne peut que se tenir en position fœtale sur la
civière, tandis que les gobelins le porte vers les profondeurs du nid.
Soudain, la marche s’arrête. De l’agitation devant. Les
gobelins se taisent, avancent prudemment. Un gobelin hurle, des flèches fusent.
Une bataille d’archers semble se dérouler en première ligne. Bientôt, la marche
reprend. Les gobelins descendent, descendent, descendent. Incapable de fermer
les yeux, Hiruma Shun scrute le noir. Ils arrivent dans un énorme couloir,
dévoilant à Hiruma Shun le cadavre d’une créature décapitée. La marche
continue, arrivant dans un immense cirque souterrain. Hiruma Shun est
rapidement jeté à coté des cadavres de ses compagnons. Seul l’un d’entre eux se
tient debout, au milieu des gobelins, apparemment intouché.
Suzue - Hänzo
La torche tenue derrière moi, nous éclairant faiblement, je
remonte le boyau, toujours précédée d’Hänzo. Nous arrivons à l’intersection, un
bruit parvient à mes oreilles. J’arrête Hänzo. Une troupe s’avance vers nous,
venant de l’entrée de la grotte. Je repense à Hiruma Shun, et aux deux archers
que nous avons laissé.
Je laisse la torche au sol, pour espérer les attirer dans
une mauvaise direction, ou du moins les éclairer tant que nous resterons dans
le noir. Nous nous embusquons dans le couloir de droite, collés contre la
paroi. Quelques ombres se dessinent, gobelins avançant prudemment avec leurs
arcs. Ils s’arrêtent à l’orée de la lumière, évitant le découvert. Le temps
s’arrête, nos respirations également. Nous attendons qu’ils avancent, ils
n’osent pas avancer. Une course effrénée derrière moi, ashigaru se précipitant
directement sur les gobelins. Je n’ai pas le temps de le prévenir, je me jette
sur son chemin, espérant l’arrêter. Il trébuche sur moi, tombe au sol. Les
flèches sifflent dans le couloir, à l’endroit où il se trouvait un instant avant.
Hänzo décoche, un gobelin hurle. Je le tire à l’abri, avant que n’arrive la
prochaine volée. L’ashigaru se relève, perdu et désorienté. La seconde volée
arrive, perçant l’ashigaru de part en part. Hänzo tire une nouvelle flèche,
mais ils sont trop nombreux. Nous fuyons, suivant le tunnel que nos compagnons
ont emprunté auparavant.
Nous avançons dans le noir complet, tâtonnant aux murs. Une
lueur semble poindre, dansante comme la lumière des flammes. Des bruits de
bataille s’y mêlent. Nous débouchons dans un cirque souterrain. Des samouraïs
sur notre gauche succombent aux assauts des gobelins, nous obliquons à droite.
En-dessous de nous, des alcôves, pièces, et parodies de pièces s’entassent,
formant des étages grossiers qui s’échelonnent du centre jusqu’aux bords du
cirque. Nous descendons un étage, un deuxième, essayant de passer inaperçus
parmi l’agitation générale. De partout, des gobelins courent, se battent,
crient. En bas, trois samouraïs sont entourés d’une armée de gobelins, armures
rouges se détachant sur une marée noire.
Bokuden - Takezo
En bas d’un immense cirque souterrain, Hida Bokuden et Kaiu
Takezo se cachent. Un samouraï se tient à leur coté, surveillant leurs
arrières. Au centre du cirque, des portiques présentent les restes de la compagnie
du hérisson. Pantins morts et disloqués, empalés et attachés, ils regardent de
leurs yeux révulsés les cadavres mutilés de leurs anciens camarades. Au milieu,
tel un roi trônant parmi ses macabres sujets, Hida Morimasa pend, les pieds en
l’air, la gorge à moitié tranchée, remplissant une gigantesque marmite avec la
noblesse de son sang.
Attendre, attendre, attendre. Attendre la diversion. Les
combats s’engagent. Fer contre fer, cri contre cri. Mais déjà, la clameur des
gobelins est plus forte que celle des crabes. Hida Bokuden s’élance.
-Allons, vite !
Les trois crabes s’avancent au centre du cirque, comme des
acteurs se plaçant au centre d’une morbide scène, écrasés par une assistance
faite de maisons et d’alcôves. Hida Bokuden s’approche de son frère, affrontant
les reproches que le regard mort ne peut exprimer.
-Ne t’inquiètes pas mon frère. Et puisque je ne
peux te ramener vivant, ta tête sera la preuve que tu es mort en crabe.
Hida Bokuden s’apprête à finir de décapiter son frère,
lorsque Kaiu Takezo l’interrompt.
-Hida sama. C’était un piège.
Des maisons, des alcôves, de partout sortent des gobelins.
Guerriers tenant leurs lames souillées, jeunes armés de simples bâtons, femmes
tenant leurs enfants dans les bras. Ils sont plus d’une cinquantaine, entourant
les trois crabes, se rapprochant pour la curée. Sur les étages, les archers se
mettent en place. Les samouraïs n’ont pas besoin de se concerter pour penser la
même chose : mourir en crabe.
-CRAAAAAAAAAAAAABE !
Ils s’élancent, tombant instantanément sous une pluie de
flèche.
Survivre
L’assaut est donné au centre du cirque, et ils tombent.
Là-haut, le combat est fini depuis longtemps. Ils sont morts. Ils sont tous
morts. Hida Bokuden, Kaiu Takezo, Hiruma Shun sans doute. Et tous les vaillants
crabes qui nous avaient accompagnés. Il ne reste plus que moi, qui n’ai rien pu
faire. Et Hänzo, vaillant yojimbo certes, mais yojimbo d’une shugenja inutile.
Nous sommes cachés dans une alcôve, ils ne nous ont pas vus. Et je le vois
s’avancer dans le centre du cirque, parodie sinistre d’un général au milieu de
ses troupes. Des tatouages grossiers courent sur son corps, balafrés par de
multiples cicatrices. Si je dois mourir, je dois au moins le faire face au pire
ennemi des kamis : mao-tsukaï. Je murmure entre mes dents.
-kamis, vous qui êtes les maîtres de Rokugan,
vous qui êtes présents en toute chose, frappez de votre colère celui qui
cherche à anéantir votre royaume.
Je sens mes cheveux se soulever, il me semble percevoir de
la lueur sortir de mes mains. Mais rien ne se passe. Les kamis ne m’ont pas
entendu, nous ne sommes plus à Rokugan. Le mao-tsukaï lève la tête, m’aperçoit.
Un bref duel s’engage, mais ma volonté ne plie pas. Ni mon regard. Je n’ai plus
que ça.
Rapidement, nous sommes entourés. Hänzo est en garde, me
couvrant de toutes les attaques possibles. Un gobelin s’avance, désignant son
arme. Hänzo reste immobile, impassible. Je le devine interrogatif. Son honneur
lui interdit de donner son arme, mais l’empêche également de me mettre en
danger. Le gobelin s’avance, prudemment, couvert par une dizaine d’archers. Et
Hänzo reste immobile. Il n’est plus qu’à un pas quand sa tête vole. Je n’ai
même pas vu bouger Hänzo, son katana est déjà rengainé. Le gobelin s’écroule au
sol, sa tête retombant à quelques mètres. Ici, en plein Outremonde, le geste
parfait a été effectué, celui que les bushis rokugani cherchent toute leur vie.
Mais une armée de flèches met fin à l’exploit. Même dans sa mort, Hänzo m’a
protégé de son corps.
Mes compagnons sont morts. Les kamis ne m’entendent pas. Il
ne reste que moi, seule, et les dépouilles de mes compagnons.
Un gobelin s’avance vers moi, prêt à frapper. Le mao-tsukaï
gesticule, s’entaille le bras, et projette son sang sur mon agresseur, le
propulsant loin de moi. Les gobelins me font signe de descendre, le mao-tsukaï
m’invite à le rejoindre. Je fais un signe, signifiant d’emmener le corps
d’Hänzo avec moi. Les gobelins le poussent d’étage en étage, tandis que je
descends lentement. Les gobelins m’offrent un siège de pierre, me regardent
comme une bête de foire. Le mao-tsukaï se pavane, fier d’avoir capturé une
shugenja kuni. Je tente de conserver mon sang-froid, refusant de céder à la
panique. Ils miment mes mouvements, se moquent de moi. Si je ne peux plus que
mourir, au moins je ne leur céderai rien. Le mao-tsukai semble m’offrir la
puissance de son clan, me propose de les rejoindre. Je combats mon désir de
m’effondrer. Ils ne me considèrent plus comme une attraction, mais comme une
simple spectatrice. L’horreur commence.
Un gobelin lourdement armé s’approche du corps de Hida
Morimasa. D’un grand coup de sa lame, il le décapite, faisant ce que son frère
comptait faire quelques instants auparavant. Il récupère la tête, et passant la
main à travers le cou, en arrache violemment la langue. Il l’apporte au
maho-tsukaï, qui me la propose, un rictus sur le visage. Je réprime mon envie
de vomir, mon envie de m’effondrer, et détourne le visage, les phalanges
blanchies sur mon éventail. Il continue à me regarder, comme ne comprenant pas
pourquoi je refuse son offrande. Il fait un signe, et le gobelin lourdement
armé s’approche de Bokuden, l’épée levée sur son cou. Je sors mon éventail de
ma manche, et le déplie sur mon cou, les pointes de métal à la limite de percer
ma peau. Le maho-tsukaï hurle un ordre, arrêtant le gobelin dans sa frappe. Je
n’ai plus que ma vie à donner pour que leur mort reste digne, mais je le ferai.
De ma main libre, je leur indique les corps de mes compagnons ; ils les
jettent sans ménagement un peu plus loin. Je replie mon éventail, et le
maho-tsukaï commence à dévorer la langue du seigneur Hida Morimasa : c’est
le signal de la curée. Les gobelins se jettent sur les cadavres, arrachant les
membres pour les dévorer. Pendant plus d’une heure, je subis le repas de la
victoire du village entier. Mes anciens compagnons sont goulûment dévorés sous
mes yeux, tandis que je ne peux que me retenir de m’effondrer.
Le repas fini, je rejoins les corps de mes proches
compagnons, et m’effondre à genoux. A quoi bon…
-Kuni-sama !
Je me tourne vers le chuchotement, aperçois Shun sur son
brancard.
-Shun ! Vous êtes vivant, les kamis soient
remerciés !
-Que se passe-t-il Kuni-sama ? Pourquoi ne
vous ont-il pas touchés ? Pourquoi sommes-nous…
-Shhhhh… reposez-vous, Shun-san. Gardez vos forces,
nous en aurons peut-être besoin plus tard.
Il essaie de se rendormir, tandis que je vérifie ses
blessures. Puis je tente de faire de même, m’assoupissant presque.
Horreur et espoir
Il n’y a plus que quelques gardes qui nous surveillent. L’un
d’entre eux se lève soudainement, avance vers nous en reniflant. Il se rue sur
le corps de Bokuden, donnant un violent coup de pied dedans. Un gobelin crie,
caché contre Bokuden. Il était à quelques mètres de moi, et je ne l’ai pas
remarqué… Deux gardes l’attrapent, l’emmène plus loin en le rouant de coups. Je
me précipite sur le corps de Bokuden. Je découvre son bras gauche dénudé,
encore plus rouge que son armure. Du milieu du biceps jusqu’au poignet, le
muscle est rongé, laissant apparaître l’os par endroit. Les lambeaux de peau se
mêlent aux lambeaux de tissu, comme des tentacules de sang se détachant d’un
cadavre. D’un cadavre qui soudain s’anime. Vivant ! Il est vivant !
Je me précipite sur mes affaires, entoure grossièrement le membre mutilé. J’écoute
le souffle de Hida Bokuden, l’entend faiblement respirer. Non loin, les gardes
ont plantés un immense pieu dans le sol, et y propulsent le gobelin fautif
dessus. Le pieu le transperce dans l’abdomen, le maintenant à quelques pieds du
sol. Son agonie sera lente, tandis que j’essaye de tenir Hida Bokuden en vie.
Malgré ses flèches, sa volonté continue le combat : il refuse de mourir.
Après de longs efforts, il est stabilisé.
Prise de doutes, je m’approche de Hänzo et de Kaiu Takezo.
J’enlève les flèches prudemment, cherche l’étincelle de vie auprès d’eux. A
chaque fois, je la trouve. Je m’occupe longuement d’eux. Hiruma Shun semble
obsédé par le gobelin, le regardant gémir sur son pieu. Il rampe jusqu’à lui,
le contourne, s’appuie contre lui. La scène me révulse, et pourtant, son geste
me touche. Il prend la tête du gobelin entre ses mains, et le dénuque d’un coup
sec. Je me replonge dans mes soins. Rien n’aurait pu me préparer à de telles
situations. Les paroles d’Hiruma Shun me reviennent à l’esprit : « Pour
connaître l’Outremonde, il faut le parcourir ».
Hida Bokuden, Hänzo et Kaiu Takezo semblent stabilisés.
Sera-t-il possible de s’enfuir ? Je n’essaie même pas d’y penser, me
contente de tenir. De survivre. Pour moi et pour les autres. Dans un coin,
j’aperçois des morceaux d’armures et de vêtement entreposés. J’y retrouve les
mons de Hida Morimasa : si nous survivons, nous ramènerons son honneur.
Fuite
Cela fait plusieurs heures que nous sommes là. Les gardes se
relayent de temps en temps. L’un d’entre eux semble assoupi. Assoupi non,
immobile plutôt. Une forme semble se cacher derrière lui. J’appelle Hiruma
Shun, j’ai besoin de son sens de l’observation. Il observe l’autre garde,
confirme mes impressions. Sur le coté, une forme se glisse vers nous. Une autre
part fouiller dans les morceaux d’armure. Les deux gardes sont appuyés sur
leurs armes, tandis que deux humanoïdes sortent de derrière leurs dos. Ils font
la taille d’un homme, mais se tiennent recourbés. Une longue queue, toujours en
mouvement, semble les équilibrer. Leur visage ressemble à… un rat. Hiruma Shun
murmure à mes oreilles.
-des nezumis…
L’un d’entre eux nous atteint, rampant au sol. Il nous hume,
nous palpe légèrement. Je devine un sourire sur son visage, lorsqu’il regarde
Hiruma Shun.
-rimi ! rimi !
Il l’attrape par la main, l’attire vers un tunnel. Shun le
retient, nous désigne. Un petit signe, et d’autres nezumis nous rejoignent. Ils
prennent Hida Bokuden, et Kaiu Takezo. Hänzo semble se réveiller, je l’aide à
se traîner.
Nous partons dans un tunnel. Rapidement, des clameurs
proviennent du cirque. Les gobelins ont remarqué notre fuite, ils se mettent en
chasse. Un nezumi reste en arrière, se plaque contre la paroi. Nous prenons un
peu d’avance, et il tire une corde. Les premiers gobelins sont à quelques
mètres de lui lorsque le tunnel s’effondre sur eux. Nous continuons notre
course effrénée.
Retour à la vie
Nous débouchons enfin à l’air libre, par un trou dans le
sol. Nous marchons encore presque une heure, et arrivons à un campement. Nous
sommes accueillis en héros. Femmes et enfants nezumis se jettent sur les
guerriers et sur Hiruma Shun, qui arbore un sourire d’enfant. Il joue avec les
petits nezumis, tandis que des femmes nous emmènent à l’abri. La tension
retombe, je commence à espérer.
Un vieux nezumi nous rejoint, le visage ridé et le pelage
blanc. Il renifle chacun de nous. L’odeur de Kaiu Takezo ne semble pas bien lui
plaire. Reniflant Hänzo, il prononce un nom, laissant Hänzo abasourdi. Mon
odeur le fait rigoler, tandis qu’il suit du bout du doigt la marque que
j’essaye tant de cacher. L’odeur de Hida Bokuden l’assombrit. Il regarde son
bras pourtant emmailloté de bandages, semble grimacer. Quelques nezumis
viennent à son aide, et transportent Hida Bokuden vers un abri de toile. Je les
suis.
Le vieux nezumi enlève prudemment les bandages que j’ai
placé en hâte, observe le bras de Hida Bokuden. Le sang semble avoir coagulé,
formant des croûtes noirâtres sur l’os et les chairs restantes. Il fouille dans
ses affaires, sort des bricoles et colifichets. Il ouvre une petite boite,
commence à mélanger le baume avec un doigt. Je tente de voir ce qu’il y a
dedans, il perçoit mon geste. Il me tend la boite, j’en respire le contenu. Une
odeur acide me fait chanceler. Un mélange de terre, d’herbe, d’urine et
d’excrément. Il crache dedans, remélange la mixture, et commence à l’appliquer
sur le bras de Hida Bokuden. Je tressaillis devant sa médecine, si différente
de la mienne. Et pourtant, c’est lui qui parcourt l’Outremonde, lui qui le
connaît. Le baume appliqué, il commence à prier. Je le rejoins.
Je sens les kamis se rassembler autour de lui. Je vois
quelques kansens se glisser parmi eux, j’anticipe le rejet qu’il en fera. Mais
il ne les repousse pas. Les kamis et les kansens se rassemblent autour de lui,
je le sens les transformer, les utiliser, quels qu’ils soient. Kamis, kansens,
il ne fait aucune différence, et utilise la force de tous les esprits pour
soigner Hida Bokuden. J’ose les écouter.
-tu vas bien ?
-elle est vivante !
-tu as bien fait de partir !
-quoi que…
-notre fille n’est pas faite pour vivre
là-bas !
-mais c’est aussi ma fille.
-Tu nous as manqué.
-Et la mienne aussi.
-Quoi que…
-Fais attention à toi !
-A bientôt.
-Quoi q..
-Arrête, toi !
Je ne sais que répondre. Abasourdie, je regarde Hida Bokuden
respirer calmement. Le vieux nezumi me tend sa boite contenant le baume. Il me
pointe du doigt, acquiesçant, puis me montre mes compagnons, faisant non de la
tête.
-kni !
kni ! pa itr ! pa itr !
Kuni, oui. Pas les autres. Je range le baume dans une
manche, et m’incline profondément devant lui, avant de rejoindre mes
compagnons. Que voulait-il dire ? Que je ne peux l’utiliser que pour
moi ? Ou qu’il n’y a que moi qui doit l’appliquer ? Je suis trop
fatiguée pour réfléchir. Je rejoins mes compagnons en train de manger. L’un
d’entre eux me tend un bol de riz, que j’avale sans penser à rien. Hiruma Shun
continue à jouer avec des enfants nezumis. Le jour fini de s’assombrir. Nous
plongeons peu à peu dans le sommeil.
Secret
L’agitation du camp nous réveille. Déjà, ils préparent le
départ, vivant en nomades pour que personne ne les attaque. Je demande à nous
faire porter de l’eau, demandant aux kamis de la purifier. Hiruma Shun est de
nouveau assailli par les petits nezumis, qui tentent de lui apprendre quelques
rudiments de leur langue. Kaiu Takezo se fige, apercevant un collier au cou
d’un nezumi. Il se lève, rejoint Hiruma Shun.
-Hiruma Shun-san, je dois vous parler.
-Oui, Kaiu-sama ?
-Un nezumi porte un collier… de tsubas ! J’y
ai reconnu la mienne.
-Venez, je vais la lui demander.
Kaiu Takezo et Hiruma Shun retrouvent le nezumi, rapidement
rejoints par Hânzo. De loin, je le vois montrer fièrement son collier. Takezo,
Shun, puis Hânzo, montrent des tsubas de son collier. Le nezumi entre dans une
case, et en ressort quelques instants plus tard, remettant à chacun de mes
compagnon une cordelette orné d’une tsuba. Kaiu Takezo en reçoit trois :
sa tsuba, celle de Hida Bokuden, et celle de Hida Morimasa.
Je commence à espérer revoir le mur. Je me prépare mon thé,
assaillie d’un doute. Quand sommes-nous entrés dans le souterrain ?
Hier ? Avant-hier ? Ai-je manqué une journée ?
Alors que je suis plongée dans mes doutes, le vieux nezumi
vient vers moi, fait signe à mes compagnons de s’approcher. Nous percevons les
immenses efforts qu’il fait pour être intelligible.
-clan mrchi dans tnil. Gran tnil, vid, gran gran
tnil ! litan… tri litan… faim… alors srti tnil
-un tunnel ? et où va-t-il ?
Le vieux nezumi pointe le nord-est.
-vers le clan du crabe ?
-lin ! lin ! mrchi litan, tri litan
-plus loin que le clan du crabe ?
Le nezumi fait signe de ne pas comprendre. Connaître les
limites géographiques des clans n’a que peu d’utilité pour qui vit dans
l’outremonde. Mais tous, nous pensons à la même chose, au bout de la direction
qu’il nous a montré. Otosan-uchi, la capitale.
-et de l’autre coté, jusqu’où va-t-il ?
-gigku
Nous blêmissons en entendant ce nom.
-il est grand comment ? combien de gobelins
peuvent marcher de front ? un troll peut-il y pénétrer ? Un on…
Le nezumi pose un doigt sur mes lèvres, m’empêchant de le
prononcer. Il acquiesce doucement. Nous nous regardons tous, mesurant
difficilement l’impact de ce nous venons d’apprendre. Rokugan est en danger, en
grand danger.
-ce que nous venons d’entendre doit être gardé
secret. Seuls les chefs de famille peuvent l’entendre.
Mes compagnons me regardent en acquiesçant. Chacun comprend
le danger de ce savoir, et la précaution avec laquelle il doit être dévoilé.
Retour
Le camp finit d’être levé, nous nous préparons au voyage.
Kaiu Takezo et Hänzo arrivent à clopiner, Hiruma Shun et moi pourront porter
Hida Bokuden sur quelques centaines de mètre. Le clan se met en route, nous
escortant en direction du mur. Nous marchons quelques heures, épuisant les
quelques forces que la nuit nous a redonné.
Enfin, au détour d’un rocher, le mur apparaît. Le soleil
perce juste au-dessus de la muraille, laissant un rayon illuminer nos visages.
Le retour à portée de notre main nous redonne l’énergie suffisante pour
poursuivre. Les nezumis nous font de grands signes, nous laissant continuer
seuls.
La muraille se rapproche, sa hauteur et sa solidité pourtant
inquiétantes nous rassurent. Nous sommes saufs. Pourtant, rentrer n’est pas
tout, il nous reste à expliquer.
Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 6
Nous sommes aux portes de la muraille. Des yeux invisibles
nous scrutent.
-annoncez-vous !
-Hida Bokuden est avec nous. Nous ramenons
l’honneur de Hida Morimasa.
-Le seigneur Hida Bokuden est revenu de
l’Outremonde ! Ouvrez les portes !
Les lourdes portent s’ouvrent, nous laissant rentrer chez
nous. Pendant un instant, les gardes sont figés en voyant l’état de notre
groupe. Nous sommes maculés de sang, de poussière et de fatigue, plus
effroyables que des heimins fuyant une famine. L’instant d’après, tous se
précipitent sur nous, nous portant et nous supportant.
-le seigneur Hida doit être emmené au temple de
toute urgence !
Notre petite troupe est escortée. Sur notre passage, chacun
baisse les yeux en voyant l’état de Hida Bokuden. Hida Bokuden est emmené dans
une petite pièce, les prêtres s’affairant autour de lui. Nous prenons un bain,
passons des vêtements propres, avant que les prêtres ne nous purifient. Puis le
sommeil nous gagne, le relâchement complet de toute tension nous effondre au
sol.
Demande
J’entends gratter à ma porte.
-haï ?
-le grand prêtre souhaite vous recevoir.
-Haï.
Je commence à me préparer, j’entends la même discussion
provenant de la pièce où se trouve Kaiu Takezo, Hiruma Shun et Hänzo.
Quelques temps plus tard, le grand prêtre nous rejoint.
-c’est un miracle que Hida Boduken soit encore en
vie. Mais il ne récupérera jamais l’usage de son bras.
-Hida-sama est fort.
-Alors que sa force le protège de la souillure.
-Prêtre-sama ?
-Oui ?
-Nous avons découvert une situation grave, dont
tous les chefs de famille doivent être entretenus.
-Bien. Je demanderai l’ouverture du conseil des 4
familles.
Peut-être ai-je trop demandé. Le conseil des 4 familles,
événement solennel où tous les autres clans sont présents. J’espère qu’une
réunion officieuse aura lieu, le secret que nous avons découvert ne peut pas
être révélé à tous.
Réveil
Nous organisons une petite cérémonie du thé, attendant que
Hida Bokuden revienne à lui. Kaiu Takezo et moi parlons de la mer, de tout et
de rien. Mais Hiruma Shun et Hänzo reviennent toujours au tunnel. Un serviteur
vient nous prévenir que Hida Karo arrivera dans quelques jours.
Hida Bokuden s’est réveillé. Il demande à voir Kaiu Takezo.
Hiruma Shun, Hänzo et moi attendons dans la pièce d’à-coté. Nous les entendons
murmurer, ne saisissant pas leurs paroles. Mais je perçois le ton dur et
déterminé de Hida Bokuden. Il reçoit ensuite Hiruma Shun. La discussion est
longue, et Hiruma Shun en semble lourdement affecté. C’est à mon tour de
m’asseoir près de lui. Son bras gauche est caché sous le drap, il ne peut que
parler et bouger faiblement les doigts.
-j’ai appris que vous étiez vaillante lorsque
cela m’est arrivé.
Je reconnais le courtisan. Ainsi, il veut une faveur de
plus. Qu’il l’ait.
-Haï.
-Qu’est-il arrivé à mon frère ?
-Il est mort en crabe. Reposez-vous, Hida sama.
Pleurs
Je vais marcher dans le jardin, j’ai besoin de ressentir les
kamis. Je croise quelques prêtres et malades, chacun s’inclinant courtoisement.
Au détour d’une alcôve, j’entends une discussion de l’autre coté d’un groupe de
buissons, la voix du grand prêtre.
-ils savent, Karo-sama. Je ne sais pas comment
ils l’ont appris, mais ils le savent.
Le Karo ? Ne devait-il pas arriver d’ici quelques
jours ?
-et comment est-elle ?
-elle a résisté, mais cette épreuve l’a
profondément affectée.
-Je l’avais dit, elle est bien trop jeune pour
être envoyée. Nous aurions dû attendre de…
Mon père ? Que fait-il là ? Le Karo l’interrompt.
-taisez-vous ? KuniKoetsu ! N’oubliez
pas que vous n’êtes que son tuteur, vous n’avez aucun droit sur elle. Elle
n’est qu’un outil servant nos desseins.
Mes genoux tremblent, je m’enfuis. Mon père n’est pas mon
père ? Je ne suis qu’un outil ? Qui suis-je ? La fille des
kamis ? Et des kansens ? Je retiens mes larmes jusqu’à arriver à ma
chambre, et m’effondre sur ma couche.
J’entends bondir dans la pièce adjacente, Hänzo déboule dans
ma chambre.
-cela ira, Hänzo, sortez, laissez-moi seule.
Seule, j’ai besoin de pleurer, seule. Hänzo ressort, je
l’entends se poster derrière la porte. Hänzo… me suivre et me protéger, sans me
comprendre. Je pleure. Samouraï. J’étais prête à servir, mais je n’imaginais
pas que le prix en serait aussi élevé.
Voyage
Quelques jours sont passés. Nous guérissons. Hida Bokuden
n’est plus en danger. Le Karo vient d’être annoncé, une cérémonie du thé est
donnée. Nous nous mettons en route, une escouade de garde nous protégeant de
toute attaque possible. Il nous faut deux jours pour atteindre le château du
fil de l’aube.
La forteresse est en effervescence, préparant le conseil.
Notre groupe ne passe pas inaperçu, surtout Hida Bokuden. Certains regards
fuient son passage, d’autres le regarde avec la compassion du guerrier. Quant à
lui, il se tient droit, ne trahissant aucune honte ni faiblesse. Chacun rejoint
ses appartements.
Yojimbo ?
Kuni Koetsu m’attend au seuil de ma porte. Mon père, mon
tuteur. Celui qui m’a élevé par devoir, et qui ne m’a jamais témoigné aucune
affection. Je ne peux empêcher mon ton d’être dur. Je m’incline.
-Kuni-sama.
-J’ai appris les épreuves que tu as vécu.
J’aurais tellement voulu que tu ne vives pas cela. J’aurais tellement voulu te
protéger de cela, au moins quelques temps encore.
Je remarque son air abattu. Je ne l’avais pas perçu, mais
tout cet amour dont j’ai manqué, il a autant souffert que moi de ne pas pouvoir
me le donner. Je tombe dans ses bras.
-Kuni-sama !
-Tu nous manqueras, Suzue.
-Vous me manquerez, père. Et mère aussi.
-Qui est là personne derrière toi ?
-Hänzo. C’est lui qui m’a défendu dans
l’Outremonde. C’est un ronin, mais il a l’honneur et le talent du meilleur des
yojimbos.
-Je n’en doute pas. Il faudra l’officialiser.
Kuni Koetsu sourit, et s’adresse à Hänzo.
-Prenez soin d’elle, yojimbo Hänzo, elle est
précieuse.
-Haï, Kuni-sama.
Kuni Koetsu s’éloigne. La porte de l’anti-chambre s’ouvre,
laissant apparaître Yumiko qui trépigne d’impatience. Je rentre dans ma
chambre, me tourne vers eux.
-Hänzo, Yumiko, je n’aurai pas besoin de vous
avant demain.
Yumiko saute au cou de son mari.
-C’est merveilleux Hänzo, ton père serait tellement
fier.
-Oui Yumiko, c’est merveilleux.
Le couple s’éloigne, s’enlaçant tendrement.
Maitre, élève…
Kaiu Takezo rejoint son senseï. Il tourne et tourne dans sa
tête les paroles qu’il va lui dire. Mais aucune ne semble juste. Seule une voix
semble lui porter conseil.
-en fait, tu devrais fuir tout de suite. Enfin,
si tu te prends pas les pieds dans ton kimono, doué comme tu es. Regarde-toi,
pour un forgeron, tu es juste bon à détruire des sabres.
-la ferme !
Kaiu Takezo entre dans la chambre de son senseï, s’inclinant
au sol.
-raconte Takezo, comment cela s’est-il
passé ?
-je suis indigne de votre savoir, maître. Votre
sabre a été brisé. Je n’ai récupéré que la tsuba.
-brisé ?
-si ma mort peut laver l’affront que je fais à
votre honneur, je le ferai.
-seppuku ? Et comment le feras-tu avec une
lame brisée ?
-je…
Kaiu Takezo s’incline plus bas que terre, tandis que son
senseï éclate de rire.
-ton père m’a fait exactement le même coup
lorsque j’ai brisé sa lame !
-Senseï ?
La discussion se poursuit. Le ton reste grave, mais une
confiance se dégage de chacun envers l’autre.
Yojimbo
Les préparatifs se poursuivent tard dans la nuit. Au
lendemain, Kaiu Takezo rejoint Hida Bokuden, l’aidant à se préparer pour le
conseil.
Hänzo et moi allons dans l’aile réservée à la famille Kuni.
Une vingtaine de Kuni sont répartis sur les cotés. En face, Kuni Tansho est
secondé par Kuni Iso et Kuni Karo. Je n’ai jamais pratiqué cette cérémonie, ni
même assisté. Mais je la connais. J’indique à Hänzo la place qu’il doit
tenir : un pas derrière ma gauche, la place officielle. Chacun des kuni
récite un devoir du yojimbo, lui rappelant solennellement son engagement. S’ils
savaient, Hänzo a déjà prouvé bien plus que ce qu’ils énoncent… Les serments
sont prononcés, et répétés. Kuni Tansho clôt la cérémonie :
-tu seras maintenant appelé Yojimbo Hänzo, et ton
honneur sera celui de Kuni Suzue.
Deux armes frappées du mon Kuni sont données à Hänzo, ainsi
qu’un kimono anthracite sans mon. Hänzo n’est pas encore un Kuni, il n’est pas
encore un crabe, mais il en porte les couleurs.
Kuni Tansho s’approche de nous, un sourire sur son visage.
Il se tourne simplement vers Hänzo, le regard bienveillant.
-prends bien soin d’elle, elle m’est précieuse.
-haï, Kuni Tansho.
Son regard s’arrête longtemps sur moi, alors que nous
reculons pour sortir de la pièce.
Conseil
L’heure du conseil est arrivée. La salle qui nous accueille
est immense, une longue ligne bordée des regards de tous les clans, comme une
longue épreuve que nous parcourons avant d’arriver sous les yeux des
représentants du clan du crabe. Hida Bokuden au centre, Kaiu Takezo à sa
droite, Hiruma Shun à l’extrême, je tiens la gauche de Hida Bokuden, Hänzo un
pas derrière ma gauche. Nous nous inclinons devant celui qui préside
l’assemblée.
Hida Kuon parle, s’adressant à Hida Bokuden :
-vous êtes partis sauver Hida Morimasa des
gobelins, mon fils. Et vous ne revenez que seuls. Expliquez-vous.
-j’étais inconscient lors des évènements. Vous
qui étiez bien portante, Kuni Suzue, voulez-vous bien expliquer ce qu’il s’est
passé ?
-haï, Hida-sama.
Courtisan.
-nous avons rejoins le lieu de la bataille, et
avons suivi la piste des gobelins jusque loin dans l’Outremonde. Nous nous
sommes engagés dans leur tanière, mais ils nous attendaient, et le piège s’est
refermé sur nous. J’ai protégé mes compagnons, pendant que les gobelins
dévoraient les corps de ceux qui étaient tombés. Nous nous sommes échappés
grâce à Hiruma Shun, et avec l’aide des kamis.
Un frisson d’horreur parcourt les rangs des autres clans.
Une voix s’élève sur notre droite.
-si vous les avez défendus d’une horde de
gobelins, comment expliquez-vous que vous n’êtes pas blessée ?
-lorsque l’on veut blesser un Kuni, ce n’est pas
à son corps que l’on s’en prend.
L’agitation s’étend à toute la salle. Seuls les Kuni restent
impassibles. Hida Kuon reprend la parole, s’adressant à moi.
-avez-vous vu mon fils ?
-Hida Morimasa est mort en crabe. J’ai ramené son
honneur.
Je sors ses mons, jusqu’alors protégés dans ma manche, et
les déroule devant l’assemblée. Kaiu Takezo sort sa tsuba de sa manche, et la
dépose devant lui.
-et j’ai ramené son sabre.
Je perçois un petit signe de tête de Kuni Tansho,
suffisamment discret pour que le reste de la salle ne l’aperçoive pas. Une
respiration de Hida Kuon, toute aussi discrète, me confirme son soulagement.
Dans les rangs crabes, je vois des manigances s’adapter. Notre mission n’est
pas un échec, si elle n’est pas une réussite, et cela contrarie certains
comploteurs.
Hida Kuon profite de l’instant pour clore le sujet.
-vous avez demandé un conseil des 4 familles en
raison d’une information capitale, Kuni-san.
-lors de notre captivité, j’ai observé les
gobelins. Ils étaient en nombre, et n’étais pas seuls. Gobelins, trolls,
maho-tsukaï. L’Outremonde prépare une armée.
La nouvelle fait trembler l’assemblée. Chacun y va de son
commentaire. Certains clans étrangers n’y croient pas, d’autres pensent
exagération, certains sont terrorisés. Au sein des crabes, les mines sont
sombres, ils savent quel est le clan qui sera en première ligne.
-cette importante information sera transmise aux
autres clans. Le conseil va analyser cette situation. Puisse le Crabe et
Rokugan et l’empereur vaincre les temps qui s’annoncent.
Une voix interrompt la levée de la séance. Je reconnais les
frères de Hida Bokuden.
-une quinzaine d’hommes sacrifiés pour ramener un
sabre brisé, c’est un affront à l’honneur de Hida Morimasa que de le traiter
ainsi.
-oui, c’est une bien piètre image pour le Crabe
que d’admettre un tel échec et d’en oublier les conséquences.
-le serment passé n’a pas été honoré, l’honneur
du Crabe doit être lavé.
Les crabes acquiescent au discours politique des deux
frères. La manipulation est leur art, et ils avaient déjà préparé leurs alliés.
Hida Kuon cherche des appuis du regard, mais chacun baisse la tête.
Hida Bokuden prend la parole. Il tient son sabre de la main
droite, l’utilisant pour soulever son bras gauche. Il fait ainsi glisser sa
manche de kimono, découvrant la main noire et l’avant-bras décharné qui
l’accompagnent depuis son retour de l’Outremonde. Une panique se déploie sur
l’assemblée, tous murmurent le terme redouté : souillure. Je vois les
rangs Kuni se concerter.
-puisque telle est la demande, je suis prêt à
laver l’honneur de mon frère et du crabe.
Ses deux grands frères se félicitent, Hida Kuon ne pouvant
plus refuser le sort de Hida Bokuden. Une voix féminine ramène le calme dans
l’assemblée. La sœur de Hida Bokuden caresse la tête de son jeune frère avant
de reprendre la parole.
-il n’est pas judicieux de se quereller alors que
la guerre se prépare. Hida Bokuden a failli, mais telle n’était pas son
intention. Le crabe est magnanime, et sait reconnaître les erreurs dues à la
jeunesse. La jeunesse doit parfois être formée, pour qu’un adulte puisse
protéger le crabe contre le futur qui l’attend.
-Soit, répond Hida Kuon, profitant du
retournement de situation. Hida Bokuden, vous partirez en musha shugyo. Kuni
Suzue, vous surveillerez son bras. Hänzo, vous la protègerez dans sa tâche.
Kaiu Takezo, vous remplacerez les lames qui ont été brisées. Hiruma Shun, vous
les guiderez sans faillir.
Le conseil se termine, dans une agitation difficilement
contenue. Nous sortons, rapidement rejoints par la sœur de Hida Bokuden. Elle
tient son petit frère dans ses bras, s’incline devant Hida Bokuden.
-tu as toujours été son fils préféré, je ne
pouvais pas les laisser te tuer.
-je te remercie, sœur. Lorsque mon musha shugyo
sera terminé, je reviendrai.
-Nous verrons, mon frère, nous verrons.
Elle caresse la tête de son petit frère, tandis que je
comprends son geste. Eviter un martyr, et le laisser tomber dans l’oubli. La
mante religieuse choisit ses pions, et Hida Bokuden est un pion qu’elle préfère
écarter.
Mission
Hida Karo me fait mander. Je le rejoins dans un petit
bureau, Hänzo un pas derrière ma gauche.
-vous n’avez pas dévoilé tout ce que vous saviez.
Qu’y a-t-il qui ne devait pas être entendu de tous ?
Je jette un œil autour de moi, il acquiesce, signifiant que
la pièce est sûre.
-nous avons rencontré des nezumis. Ils ont marché
pendant des semaines dans un immense tunnel. Il se prolonge au-delà des terres
du crabe, et démarre au gigoku.
-ainsi, ils sont plus avancés que prévu.
Je manque de garder mon sang-froid. Tant de risques en
convoquant le conseil, pour une situation qu’ils connaissaient déjà ? Si
je suis un outil, suis-je liée à cela ?
Hida Karo sort quelques parchemins de sa manche, me les
tend.
-vous donnerez ceci aux daimyos de chaque clan,
en main propre. Ils ne doivent pas tomber en d’autres mains.
Il me regarde, regarde Hänzo. Nous acquiesçons.
Le sort du crabe, et de Rokugan, repose entre nos mains.
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