Recherche
3 visiteur(s) et 0 membre(s) en ligne.
  S'identifier / Créer un compte Utilisateur  · Soumettre un article    
 
 

 
 
Dates à retenir

Septembre 2010
LMMJVSD
  1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30    
 
 

 
  L5A - Pour aller sauver son frère
Posté le Vendredi 26 décembre 2008 @ 14:02:34 by sylvain

Imaginaire Hache écrit "
 Après beaucoup de retard, voici le résumé du deuxième scénario de la campagne de L5A maitrisée par Greg.


Pour aller sauver son frère

 

Préambule

 

Le château du fil de l’aube fête le gempukku. Danser, chanter, rire, et surtout boire. De partout, les samouraïs fêtent. Jeunes, vieux, forts, riches, plus rien n'a d'importance, sauf la fête. Le crabe fête sa puissance, et sa puissance est celle de ses samouraïs.

 

Dans la grande salle, Hida Bokuden boit. Il voit son père, porter et supporter des bourrades de ses amis. Il l'imite, il s'affirme. Aujourd'hui, il a prouvé la valeur de son sang, la noblesse de son rang. Ce soir, il fête le début de son ascension. Un jour, il sera peut-être à la place de son père. Il attrape un cruchon sur un plateau d'un serviteur qui passait, et le vide d'un trait.

 

Le serviteur continue sa route, se dirigeant vers les cuisines pour prendre d'autres cruches. Il passe devant le temple, où les prêtres soignent les blessés. Parmi eux, Kaiu Takezo et le ronin Hänzo récupèrent. Une femme sort du temple, heimin d'un village ronin récemment dévasté. Elle se dirige vers les bâtiments des invités, se signale devant la chambre d'une Shugenja.

-          entrez.

Elle s'incline au plus bas, se demandant quel sort l'attend.

-          Démaquillez-moi. Lavez-moi.

Prudemment, elle la démaquille, lui lave les cheveux, l'aide à se changer. Elle tente de ne pas réagir devant les imperfections du corps.

-          vous serez ma servante, Yumiko.

-          bien, Suzue-sama.

 

La nuit passe, apportant un peu de calme à la forteresse.

-          maîtresse ?

-          oui ?

-          on vous demande.

Kuni Suzue sort de sa chambre, s'incline devant Hida Bokuden.

-          je dois aller récupérer le corps et le sabre de mon frère. J'ai besoin de vos conseils.

-          c'est un honneur, Hida-sama. Si je peux me permettre, nous devrions aller dans la cour. Il y a des choses qui ne peuvent être écoutées que des oreilles des rochers.

Kuni Suzue se tourne vers Yumiko, avant de suivre Hida Bokuden dans la cour.

-          je n'aurai pas besoin de vous pendant la prochaine demi-heure.

 

Sitôt sa maîtresse partie, Yumiko court au temple, et se précipite dans les bras de son mari Hänzo.

-          où étais-tu passée ? J'étais inquiet !

-          Kuni Suzue sama m'a prise à son service.

-          il faudra que je la remercie, les kamis ont été bons en nous mettant sur son chemin.

-          par contre, elle possède...

Yumiko prend un instant de réflexion, repensant au corps de sa maîtresse.

-          non rien, je suis tellement heureuse.

-          moi aussi, Yumiko. Mais je vais devoir repartir, j'ai promis à Hida Bokuden sama de l'aider à trouver son frère.

 

Dans la même pièce, Kaiu Takezo se prépare, puis quitte la pièce, laissant le couple à ses retrouvailles. Il traverse la cour, va voir son senseï.

-          senseï, j'ai failli. Je dois retourner de l'autre coté.

-          explique toi, réponds son maître.

-          mais tu es stupide ! tu cherches à nous faire tuer ? lui hurle celui qui le hante.

Pour toute réponse, Kaiu Takezo dégaine son wakizashi, révélant sa lame brisée.

-          cette faute n'était pas la tienne, Takezo.

Le maître pose la main à son wakizashi, la mine sombre et déterminée. Il sort son wakizashi, et le tend vers son élève.

-          si c'est toi qui a forgé cette lame, c'est moi qui t'ai appris à le faire. Le maître est également responsable de l'enseignement de son élève. Je partirai avec toi.

Kaiu Takezo prend le wakizashi, s'inclinant profondément. Il quitte respectueusement la pièce, et se dirige vers le temple.

 

Dans la cour, il croise Hida Bokuden, la mine sombre des révélations de Kuni Suzue. Il se dirige vers les bâtiments militaires, décidé à prendre audience auprès de son père. L'intendant de la famille le reçoit, le conseille, et l'introduit auprès de son père.

-          père, je vais rechercher mon frère, ainsi que son sabre. Je vais avoir besoin de troupes.

-          je t'accorde 20 hommes.

Quelques instants plus tard, Hida Bokuden et l'intendant se trouvent devant le maître d'armes.

-          donnez-lui en cinq, dit le conseiller.

Le maître d'armes acquiesce, puis se tourne vers Hida Bokuden.

-          suivez-moi.

 

Dans une petite cour, une centaine d'homme se tient au garde à vous. Samouraïs, ashigarus, tous sont prêts à servir. Hida Bokuden réfléchit. Ne prendre que des samouraïs ? mais cela voudrait dire qu'il a peur. Ne prendre que des archers ? mais que faire lors d'une attaque au contact. Il prend conseil auprès du maître d'armes.

-          cinq personnes, cela fait peu. Qui devrais-je choisir selon vous ?

-          mais, sama, l'intendant a dit que vous pouviez en prendre quinze.

Un peu surpris, Hida Bokuden se constitue une escouade.

 

 

Le lendemain, à l’aube, une vingtaine d'hommes sont prêts à aller en outremonde. Pour certains, il s'agit d'un retour. Mais cette fois, ils sont samouraïs.

 

 

Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 3

 

Départ

 

Notre groupe parait bien petit face à la marée noire que j’ai vu il y a à peine deux jours. Mais à regarder ceux qui sont rassemblés ici, je comprends que notre volonté surpasse celle d’une armée.

 

Nous nous mettons en marche. Un guide Kaiu nous accompagne, nous dirigeant étrangement loin de la porte principale. Nous entrons dans une maison, et descendons. Nous pénétrons la terre, tournant de couloir en couloir, dans un labyrinthe où même un Hiruma ne retrouverait son chemin. Les ombres dansent à la lueur de nos torches, semblables à des feux follets prêts à nous attirer à eux. Nous marchons en rangs serrés, comme pour lutter contre l’atmosphère qui s’appesanti. Veut-il nous permettre une sortie discrète ? Nous amener à un rendez-vous qui ne peut avoir lieu au grand jour ? Nous fournir une aide qui ne peut être dévoilée ? Le Kaiu s’arrête, nous semblons arrivés. Dans la lumière tremblante des torches, des formes noires se dessinent autour de nous. Aucun ne les a entendu arriver ; nous sommes chez eux. Cinq samouraïs vêtus de noir s’avancent vers le seigneur Hida, et posent genoux au sol. Une voix rauque s’échappe de leurs vêtements.

« -C’est un honneur de vous servir, Hida-sama. »

Je les observe, j’observe notre groupe. Nous venons de recevoir des alliés, et pourtant, nous semblons en avoir peur.

« -Je vais vous guider vers la sortie, Hida-sama. »

Le guide Kaiu repart, nous lui emboîtons le pas. Nous remontons peu à peu, mais l’atmosphère reste toujours pesante. Elle nous suit, comme portée par les cinq samouraïs de noir qui se glissent derrière nous.

Enfin, nous sortons. Nous sommes de l’autre coté du Mur.

« - Que les ancêtres vous accompagnent. » Le Kaiu s’incline, puis referme la porte derrière lui.

 

Nous partons en direction du village ronin. Nous ne savons pas à quelle distance nous devrons aller. Nous ne savons même pas où nous devons aller. Ni ce qu’on y trouvera. Nous n’avons même qu’une vague idée de ce que nous cherchons. Un sabre ? Un frère ? La gloire ? L’honneur ?

J’observe le groupe. Mon regard revient sans cesse sur les cinq samouraïs de noir. Ils ne donnent pas impression d’être humains. Ils ne donnent pas non plus l’impression d’être inhumains. Aucune émotion ne se dégage d’eux, ni peur, ni impression de puissance, rien. Ils sont tels les engins que les Kaiu apportent à la guerre, attendant la bataille pour s’animer. De temps en temps, ils semblent animés d’un faux pas. Leurs vêtements amples les cachent, mais leur anatomie semble différente de la notre. En quoi ? je ne le sais pas. Mais un humain ne ferai pas de tels mouvements.

Hiruma Shun prend de la distance. Observer le terrain, vérifier qu’il n’y a personne, puis revenir prévenir le groupe. Il sait se déplacer en ces terres. Il a déjà parcouru l’Outremonde.

 

Nous arrivons enfin près du village. Les souvenirs qui affleurent à notre mémoire nous forcent à le contourner. Je ne peux m’empêcher de jeter un œil, cherchant un petit monticule de terre, cachant quelques cendres. Il n’a pas été retourné, laissant le peu de paix possible en ces terres. Nous poursuivons.

 

 

 

Rencontre

 

Hiruma Shun revient vers nous.

-          J’ai vu quelque chose bouger, Hida-sama.

-          Est-ce ennemi ?

-          Je ne sais pas, je ne sais pas ce que c’est.

Le seigneur Hida se tourne vers moi.

-          Sauriez-vous identifier ce que c’est, Kuni-san ?

-          Ce serait un honneur d’aller observer, Hida-sama.

 

Hänzo me regarde, regarde sa tenue, armure rouge se détachant sur les rochers. Il s’incline à terre devant Hida Bokuden, demandant si un samouraï de noir peut se défaire d’une de ses étoffes. Hida Bokuden n’a que le temps de se tourner que l’un d’eux obtempère.

Nous suivons Hiruma Shun, progressant prudemment aux travers du terrain rocailleux. Au détour d’un rocher, nous la voyons. Une forme se tient devant nous, un bâton dans la main, à l’affût de quelque animal. Hiruma Shun prépare son arc, me faisant signe qu’il est prêt à tirer. Mon senseï m’a parlé de l’Outremonde, et pourtant, je n’ai aucune idée de ce que peut être le semblant d’humanoïde que nous apercevons. Je m’approche d’Hiruma Shun.

-          Savez-vous ce qu’est cela ?

-          Pour connaître l’Outremonde, il faut le parcourir. »

La leçon d’Hiruma Shun est forte. Sortir du mur n’étais qu’un premier pas. Pour connaître l’Outremonde, il faut le découvrir par soi-même. Je fais signe à Hänzo, et je m’approche. Je serre fort mon éventail dans ma manche, je sens Hänzo prêt à tenir sa promesse.

La chose se retourne. Je devine un ancien faciès humain, des mimiques d’attitudes oubliées, et un rictus qui semble dessiner un sourire. Chacune de ses paroles est accompagnée d'un ricanement aigu.

-          Oh oh ooooh... que vois-je ? De la chair fraiche ici ? Moi qui n’ai que des rats à manger…

-          Qui es-tu ? menace Hänzo.

-          Voyons Hänzo, tu ne me reconnais pas ?

-          Hayako ?

-          Bien ! bien ! Je vois que tu ne m’as pas oubliée.

 

Je comprends le sort de ce qui fut une femme. Dans l’Outremonde, personne ne peut survivre sans jade, même en bordure. Ceux qui ont assez d’amour pour ceux qu’ils aiment quitte leur village dès les premiers signes de la souillure. Mais rare sont ceux qui ont le courage de mettre fin à leur vie. Je ne savais pas ce qu’ils pouvaient devenir. J’en ai maintenant un premier aperçu.

-          as-tu vu un combat, ici, il y a quelques jours ?

-          hmm dis moi Hänzo, tu m’as l’air bien portant. Tu as l’air de bien manger. Pas comme moi, qui doit me contenter de rats, ricane-t-elle.

 

Elle lèche ses doigts longs et décharnés. Ses ongles jaunes sont plus longs que ma main, sa peau creuse ses traits sur son ossature déformée. Sa jambe se déboîte légèrement, elle la remet en place. Le même mouvement… Les samouraïs de noir l’ont déjà eut. Je la vois saliver à travers sa joue déchirée lorsqu’Hänzo sort deux boulettes de riz de son sac. Il les lui lance, elle déploie son bras, transperçant les boules de riz de ses ongles. Elle voudrait me tuer que je n’aurais même pas le temps de la voir bouger. Elle mange avec plus de sauvagerie que ce dont aucun animal serait capable. Elle suce ses doigts, ne voulant perdre aucun morceau de riz. Elle relève la tête vers moi, s'approche un peu, lèche ses lèvres craquelées.

-          ne l'approche pas, je n'hésiterai pas à te tuer ! interrompt Hänzo.

-          ne t'inquiètes pas, je ne lui ferai rien. Elle est bien trop précieuse. Un peu comme toi, un peu comme moi, un peu comme eux.

 

Elle finit sa phrase en étendant son long bras vers le sud-ouest. L'Outremonde...

-          maintenant, dis-moi si tu as vu un combat. Et où sont partis les gobelins.

Hänzo reprend l’interrogatoire, tandis que je n’arrive qu’à serrer mon éventail dans ma manche. Voilà ce que deviennent ceux qui arrivent à résister à la souillure…

-          le combat, oui… Le combat… Les samouraïs étaient vaillants et forts… Je me suis cachée ! Mais les gobelins étaient nombreux, trop nombreux.

-          Y a-t-il eut des survivants ?

-          Des survivants ? Peut-être… peut-être pas…

A son rictus, je comprends ses pensées. Je souhaite qu’il n’y en ait pas eut…

-          ils sont partis chez eux, oui. Là-bas, désigne-t-elle l’Outremonde.

-          comment les retrouver ?

-          les retrouver ? Est-ce bien raisonnable, oui ?

Son rictus nous interroge quelques instants.

-          la tribu des flèches noires, au nord-ouest. Marchez vers le nord jusqu’à une grande pierre levée, puis allez vers l’ouest.

Je m’incline, et commence à reculer. Elle semble rire de mon geste. Je détecte un éclat de malice dans son regard, comme si elle savait ce qui allait nous arriver, s’en délectant d’avance.

 

Nous revenons vers le reste de la troupe. Hiruma Shun apparaît près de nous, sans que nous l’ayons entendu approcher. Hida Bokuden se tourne vers moi.

-          alors ? qu’avez-vous appris ?

-          marchons au nord jusqu’à une pierre levée, puis à l’ouest. Nous tomberons sur le territoire de la tribu des flèches noires.

Nous nous remettons en marche.

 

 

 

Vestiges

 

Voici plusieurs heures qu’Hiruma Shun fait ses allers et retours sur la cendre, nous guidant toujours en sécurité, et plus profondément, entre les rochers de l’Outremonde.

-          je l’ai trouvé, suivez-moi.

Nous n’avons pas encore trouvé la pierre, cela ne peut être que les lieux de la bataille. Mon intuition est confirmée, alors que nous commençons à voir les premières marques du combat. Rochers griffés par les armes, morceaux de tissu et de métal éparpillés au sol, et traces de sang séché noir. De partout. Du sang noir de gobelin. Nous n’imaginons pas le nombre de coups et de blessés qu’il a fallu pour répandre autant de sang. Je repense aux paroles de celle qui fut femme. Nombreux, trop nombreux. Nous parvenons au cœur de la bataille. Nous reconnaissons des morceaux de tissu et d’armures crabes. Quelques membres tranchés. Certains soldats vomissent. Pas une seule arme, pas une armure complète, et surtout pas un seul corps entier. Ils ont tout emporté.

 

Nous quittons ce lieu en hâte, ébranlés par les images qu’il nous apporte. Peu à peu, des volutes de brumes se lèvent à nos pieds. Je les entends se nourrir de nos peurs.

-          ouiiiiiiiiiii, veneeeeeeez…

-          viens m’aideeeer, Suzueeeeee…

-          je souuuuuuuuffre, vient me libéreeeeeeer…

Je vois les soldats trembler, les volontés diminuer.

-          regroupez-vous, marchez serrés. Rappelez-vous, nous sommes le Crabe.

A mes mots, la troupe se resserre. Dans le silence de notre marche, un mantra prend peu à peu de la puissance, toujours murmuré, mais de plus en plus affirmé. « Crab !Crabe ! Crabe ! » Les kansens sifflent leur désaccord. « Crabe ! Crabe ! Crabe ! » Ils s’écartent, maudissant mes mots encourageants. « Crabe ! Crabe ! Crabe ! » Nous marchons sur un sol sans brume. Pour un temps seulement, nous ne pourrons pas les empêcher de revenir…

 

L’atmosphère s’est alourdie. Nous commençons à sentir le poids de notre marche sur nos esprits. Enfin, la pierre levée. Nous nous mettons en position de garde, attendant qu’Hiruma Shun revienne nous chercher. Il apparaît près de nous, et s’incline devant Hida Bokuden.

-          Hida-sama, un marais s’étend à l’ouest, et la fin de journée s’annonce. Nous devrions passer la nuit ici.

-          Bien. Etablissez le camp, nous allons nous arrêter ici.

Les soldats organisent des tours de garde, et chacun se trouve un abri. Les samouraïs de noir s’écartent, se postant autour du camp. Nous mangeons rapidement, et nous nous préparons à passer la nuit. Déjà, les volutes de brume reviennent virevolter entre nos jambes.

 

Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 4

 

Brume

 

Hiruma Shun hurle, réveillant certains d’entre nous. Hida Bokuden et Hänzo se précipitent vers lui, le tirant d’un cauchemar profond. Le matin s’approche.

Personne ne relève l’incident. Nous n’avons passé qu’une journée en Outremonde, et nous en sommes déjà bien affectés. Nous savons qu’il y a déjà passé des nuits…

Chacun se prépare. Je vois les visages des hommes, tous ont peu dormi. Chacun regarde son médaillon de jade, le scrutant dans les moindres détails pour ne pas voir de veinures noires le parcourir. Hänzo m’apporte du thé, il s’étonne ne me voir m’en faire juste après, mais ne relève pas. Il commence à apprendre quelle est sa place : me suivre, me protéger, sans me comprendre.

 

Nous repartons, descendant vers une brume permanente. Le terrain devient mou, spongieux. Des odeurs d’humidité nous parviennent. Hiruma Shun nous guide, suivant les repères qu’il avait posé, bâtons plantés dans le sol que lui seul saurait retrouver.

 

La journée s’avance, la brume s’épaissit. Celle-là est naturelle, silencieuse. En m’accroupissant, j’y disparaîtrais complètement. Je jette des regards derrière nous, de temps en temps. La pierre levée ne semble pas nous quitter. Parfois loin, parfois proche, nous perdons toute notions des distances. L’avons-nous toujours vu ? Je ne sais pas. Etait-ce toujours la même ? Sans doute. Etait-elle toujours dans la même direction ? Je ne le sais même plus. Elle cherche peut-être à devenir le repère fiable que nous espérons tous, alors qu’elle ne serait qu’un guide traître nous perdant dans les marais.

-          nous y sommes, Hida-sama. Ils ne sont pas loin.

Nous marchons prudemment, quittant le marais pour arriver sur la terre ferme. La brume est toujours aussi dense, seules mes épaules et ma tête en dépassent. Nous arrivons près d’une grotte, ouverture béante dans un bout de colline. Hida Bokuden et Kaiu Takezo commencent à discuter stratégie, tandis qu’Hiruma Shun part en reconnaissance. Je me prosterne au sol, créant un instant de surprise chez Hänzo lorsqu’il me voit disparaître. Je tends l’oreille aux kamis, pour n’entendre qu’un sifflement des kansens. Je me relève prestement, attendant le retour d’Hiruma Shun.

 

Cela fait de nombreuses minutes qu’il est parti, et nous sommes comme une flottille de radeaux perdus au milieu de la brume. Les samouraïs de noir portent la main à leur sabre, un bruit nous accroupit tous. De longues secondes passent, un samouraï en noir se relève. Une flèche est décochée, Hiruma Shun nous rejoint, avant d’aller la récupérer. La brume s’est jouée de nous, la terre même est notre ennemie, ici.

-          le signal de reconnaissance sera deux séries de deux rochers frappés deux fois, nous prévient Hiruma Shun.

-          avez-vous découvert quelque chose ? lui demande Hida Bokuden.

-          Non, Hida-sama, je n’ai rien vu. Il ne reste plus qu’à explorer ces tunnels, c’est là qu’ils vivent.

-          Bien. Pensez-vous que nous devons y aller tous ?

La discussion s’engage, choisissant la meilleure façon de procéder. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur. Enfin, il est décidé qu’Hiruma Shun parte reconnaître le chemin. Hida Bokuden et Kaiu Takezo veulent profiter de l’effet de surprise dont nous bénéficions encore. Un ashigaru se propose spontanément pour l’accompagner, et ils disparaissent dans les profondeurs, libérés de tout paquetage inutile.

 

 

 

Attente - Préparation

 

Ils reviennent quelques minutes après, frappant deux pierres deux fois deux coups pour ne pas que nous les attaquions.

-          le tunnel se sépare en trois, Hida-sama. Que devons-faire ?

-          Allez-vous revenir m’informer de chaque pierre que vous trouvez ? Je vous ai demandé d’aller explorer ces tunnels, pas de perdre du temps pour des affaires inutiles. Je vous rappelle qu’il faut aller sauver mon frère et son sabre.

-          Haï, Hida-sama.

Hiruma Shun s’engouffre de nouveau dans la terre, accompagné de l’ashigaru Takayo. Nous nous mettons en place, trois groupes d’archers prêts à cribler de flèches les gobelins sortant du tunnel. Et nous attendons. Nous attendons. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.

 

Hiruma Shun et Takayo s’enfoncent, choisissent un tunnel. Ils avancent prudemment, étouffant la lampe, ne faisant qu’une faible lumière et encore moins de bruit. Une lueur dansante se profile au loin, Hiruma Shun décide de s’approcher. Il rampe, se faufile, et y arrive enfin. Il les voit, là, à portée de ses yeux, et de ses flèches. Ils vivent. Ils parlent, mangent, ne se doutant pas qu’il les observe.

-          il faut revenir, Hiruma-sama, murmure Takayo.

-          Oui oui, allez-y, je vous rejoins.

Mais Hiruma Shun ne part pas. Il reste là, fasciné par la scène qui se déroule sous ses yeux.

 

Un bruit provient du tunnel. Deux pierres frappées deux fois deux coups. Nous répondons, et les arcs se baissent un instant, permettant à Takayo de sortir.

-          où se trouve Hiruma-san ? demande Hida Bokuden

-          il n’a pas voulu revenir.

 

Le conciliabule commence. Hida Bokuden et Kaiu Takezo analysent la situation. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.

De longues minutes passent. Dedans, tout peut arriver à Hiruma Shun. Dehors, nous ne savons pas ce qui peut nous tomber dessus. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.

Je vois quelques pierres bouger au-dessus de la colline. Je me concentre. Des casques, une demi-douzaine. Ils nous ont trouvé. J’informe discrètement Hänzo d’un coup de manche, avant d’aller prévenir Hida Bokuden. Ils réfléchissent. Ils analysent. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.

Les casques ont disparu, il faut faire quelque chose. Je m’éloigne du groupe, commençant à contourner la colline, Hänzo sur mes talons.

 

Un hurlement me bondit dessus. Je ferme instinctivement les yeux. Un coup, deux coups. Le gobelin râle au sol, et Hänzo a déjà rengainé son sabre. Les fortunes ont mis sur mon chemin un des plus compétents des yojimbos.

Les autres nous rejoignent. Un autre hurlement les attaque, immédiatement abattu par l’ono de Hida Bokuden.

Nous revenons en place, et nous attendons. Encore. Trop de temps, nous perdons trop de temps, il joue en notre défaveur.

 

Une course dans le tunnel, les arcs se bandent. Celui qui va sortir ne survivra pas. Je frappe deux pierres deux fois deux coups. Aucune réponse. Hiruma Shun sort du gouffre, recevant deux flèches. Je me précipite à ses cotés, sortant mes tissus. Une flèche ne l’a qu’éraflé, l’autre l’a touché de plein fouet. Heureusement, elle a traversé. Je casse prestement l’empennage, et la sort du poumon. Il vivra, je l’espère.

Les hommes sont en effervescence, ils regardent partout autour de nous. Je prie les kamis.

Kamis, vous qui veillez sur le crabe, protégez ce samouraï. Protégez-le, car il nous a guidé au sein de l’outremonde, et nous en guidera hors.

 

Hiruma Shun murmure, rassemblant ses dernières forces.

-          Hida-sama, je dois parler à Hida-sama.

Hida Bokuden s’approche, se penche.

-          j’ai vu votre frère, il est vivant. Prenez le chemin le plus haut, Takayo vous guidera.

 

 

 

Premier ennemi

 

Enfin, nous partons. Hiruma Shun reste à l’entrée du tunnel, gardé par deux ashigarus. Et nous nous enfonçons.

 

Nous marchons assez rapidement, pouvant marcher à plusieurs de front. Une séparation, deux tunnels. Nous nous engageons dans celui qui remonte.

Une lame vient se placer devant moi, portée par un samouraï de noir. Hänzo porte la main à son sabre, je l’arrête. La voix rauque s’élève, il me désigne le tunnel du bas.

-          faites honneur à votre père, Kuni-sama.

Je récupère une torche, puis m’écarte, le laissant passer devant. Je le suis, Hänzo un pas devant moi. Nous descendons quelques minutes, dans un silence pesant. Soudain, les cinq samouraïs de noir s’arrêtent, puis s’élancent, sortant leurs lames. Nous essayons de les suivre, mais ils nous distancent vite.

 

Quelques minutes après, le sol commence à trembler. Un hurlement provient du fond du tunnel. BAOUM ! Les parois vibrent. BAOUM ! Quelques rochers se détachent. BAOUM ! Le sol s’effondre sous mes pieds. Je tombe dans un tunnel juste en dessous.

Quelques instants pour reprendre mes esprits. « Kuni-sama ! » me crie Hänzo. Je me relève, ramassant la torche. J’entends des grattements devant moi. Je vois une première tête, des gobelins se précipitent vers moi. « Hänzo ! » Je jette la torche dans le couloir du dessus, et saute. Hänzo tend sa main, attrape la mienne. Je glisse, et rechute en bas, à leurs pieds.

-          hawashiii gignatkok

-          nontsa aakagi gigoku gendiek

Ils repartent. Je suis peut-être leur plus grand danger, et ils m’ont épargnée ? Je suis leur ennemi, et ils m’ont épargnée ? J’étais à leur merci, et ils m’ont épargnée ? Je n’ai compris qu’un mot, gigoku. Leur suis-je plus utile vivante que morte ? Aidez-moi, je ne comprends pas, kamis…

« Kuni-sama ! » Je lève la tête, vois Hänzo me tendre la main. Je grimpe laborieusement, il me remonte dans le tunnel principal. Je m’incline.

-          Les fortunes ont bien choisi le yojimbo qu’elles ont mis sur mon chemin.

-          C’est trop d’honneur, Kuni-sama.

-          Continuons.

-          Haï.

 

Nous débouchons enfin. Tenant à peine dans la caverne, une énorme créature manie un tronc d’arbre, dans lequel sont plantés morceaux de métal et lames de sabres cassées. Troll. Ses coups frappent les murs, essayant de toucher les silhouettes noires qui courent autour de lui. Déjà deux samouraïs de noir sont tombés. Je tombe les genoux au sol.

-          Jade, toi que rien ne peut souiller, purifie.

Je tends les mains vers le troll. Un éclair vert s’échappe de moi, le frappant de plein fouet. Il commence à basculer, deux samouraïs de noir viennent lui couper les tendons. Il s’écroule au sol, deux samouraïs lui sautent dessus, enfonçant leurs sabres noirs dans ses orbites. Après quelques tremblements, il râle son dernier souffle.

Je prie rapidement les kamis, Hänzo me relève doucement. Nous regardons la créature, encore ébahis qu’elle soit tombée.

-          coupez lui la tête.

-          Haï.

A mon ordre, les samouraïs de noir se mettent au travail. Cela n’est pas grand-chose, mais cela évitera peut-être qu’elle se relève. Quelques temps après, la tête roule au sol. Déjà, les samouraïs reprennent leur chemin, se dirigeant plus profond.

-          tentez de revenir vivants, leur crie-je.

Seul un ricanement me répond, tandis qu’ils s’enfoncent dans le noir. Ils sont chez eux ici, et ils comptent y rester. Hänzo et moi remontons vers la surface. Il nous faut rejoindre nos compagnons.

 

 

 

Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 5

 

Shun

 

A l’entrée du tunnel, caché dans un recoin d’ombre, Hiruma Shun se tient sur le brancard, restant immobile pour ne pas rouvrir la blessure que j’ai bandé quelques minutes avant. Les deux archers sont aux aguets, surveillant le moindre bruit, le moindre mouvement possible.

Un peu de terre tombe du haut de l’entrée, rapidement remarquée par Hiruma Shun. Il tend le bras, alertant en silence les deux ashigarus. Ils se placent, prêts à tirer sur la moindre ombre qui essayerait de se glisser dans le tunnel.

-          AAAAAAAAAH !

Un archer titube, une flèche dans l’épaule. Un petit rire sort du tunnel, gobelin fier de sa lâcheté. L’archer marche au hasard, la douleur l’empêchant de réagir prudemment. Il sort du tunnel, recevant immédiatement un déluge de rocher. On ne voit bientôt plus que quelques morceaux d’armure ensanglantée dépasser des pierres.

Hiruma Shun attrape douloureusement son arc, tente d’y encocher une flèche. L’autre archer s’approche de lui, sort un tanto.

-          je ne les laisserai pas nous avoir vivants, Hiruma-sama. Il vous suffit d’un mot.

Il place son tanto contre la gorge d’Hiruma Shun, proposant la mort au lieu de ce qui pourrait les attendre.

-          non, attendez. Lorsque je vous le dirai, fuyez. Fuyez sans vous retourner.

Combattant sa douleur, Hiruma encoche sa flèche, et bande à moitié son arc. Derrière l’ashigaru, il voit une forme se profiler, levant son arme. Il pousse l’ashigaru : « Fuyez » ! L’archer se retourne, courant vers la sortie. Le fauchon grossier s’abat, le frappant de plein fouet. Un autre gobelin saute dans le tunnel, lui assénant un autre coup. Rapidement, quatre gobelins s’acharnent sur l’archer, charpie de chair et de sang.

 

Hiruma Shun se recroqueville sur son brancard, fuyant la vue des gobelins. L’un d’eux s’avance. Il voit les bandages, appuie sur la blessure juste bandée. Hiruma Shun hurle de douleur, provoquant rires et hilarité chez les gobelins. Bientôt, il ne peut que se tenir en position fœtale sur la civière, tandis que les gobelins le porte vers les profondeurs du nid.

 

Soudain, la marche s’arrête. De l’agitation devant. Les gobelins se taisent, avancent prudemment. Un gobelin hurle, des flèches fusent. Une bataille d’archers semble se dérouler en première ligne. Bientôt, la marche reprend. Les gobelins descendent, descendent, descendent. Incapable de fermer les yeux, Hiruma Shun scrute le noir. Ils arrivent dans un énorme couloir, dévoilant à Hiruma Shun le cadavre d’une créature décapitée. La marche continue, arrivant dans un immense cirque souterrain. Hiruma Shun est rapidement jeté à coté des cadavres de ses compagnons. Seul l’un d’entre eux se tient debout, au milieu des gobelins, apparemment intouché.

 

 

 

Suzue - Hänzo

 

La torche tenue derrière moi, nous éclairant faiblement, je remonte le boyau, toujours précédée d’Hänzo. Nous arrivons à l’intersection, un bruit parvient à mes oreilles. J’arrête Hänzo. Une troupe s’avance vers nous, venant de l’entrée de la grotte. Je repense à Hiruma Shun, et aux deux archers que nous avons laissé.

 

Je laisse la torche au sol, pour espérer les attirer dans une mauvaise direction, ou du moins les éclairer tant que nous resterons dans le noir. Nous nous embusquons dans le couloir de droite, collés contre la paroi. Quelques ombres se dessinent, gobelins avançant prudemment avec leurs arcs. Ils s’arrêtent à l’orée de la lumière, évitant le découvert. Le temps s’arrête, nos respirations également. Nous attendons qu’ils avancent, ils n’osent pas avancer. Une course effrénée derrière moi, ashigaru se précipitant directement sur les gobelins. Je n’ai pas le temps de le prévenir, je me jette sur son chemin, espérant l’arrêter. Il trébuche sur moi, tombe au sol. Les flèches sifflent dans le couloir, à l’endroit où il se trouvait un instant avant. Hänzo décoche, un gobelin hurle. Je le tire à l’abri, avant que n’arrive la prochaine volée. L’ashigaru se relève, perdu et désorienté. La seconde volée arrive, perçant l’ashigaru de part en part. Hänzo tire une nouvelle flèche, mais ils sont trop nombreux. Nous fuyons, suivant le tunnel que nos compagnons ont emprunté auparavant.

 

Nous avançons dans le noir complet, tâtonnant aux murs. Une lueur semble poindre, dansante comme la lumière des flammes. Des bruits de bataille s’y mêlent. Nous débouchons dans un cirque souterrain. Des samouraïs sur notre gauche succombent aux assauts des gobelins, nous obliquons à droite. En-dessous de nous, des alcôves, pièces, et parodies de pièces s’entassent, formant des étages grossiers qui s’échelonnent du centre jusqu’aux bords du cirque. Nous descendons un étage, un deuxième, essayant de passer inaperçus parmi l’agitation générale. De partout, des gobelins courent, se battent, crient. En bas, trois samouraïs sont entourés d’une armée de gobelins, armures rouges se détachant sur une marée noire.

 

 

 

Bokuden - Takezo

 

En bas d’un immense cirque souterrain, Hida Bokuden et Kaiu Takezo se cachent. Un samouraï se tient à leur coté, surveillant leurs arrières. Au centre du cirque, des portiques présentent les restes de la compagnie du hérisson. Pantins morts et disloqués, empalés et attachés, ils regardent de leurs yeux révulsés les cadavres mutilés de leurs anciens camarades. Au milieu, tel un roi trônant parmi ses macabres sujets, Hida Morimasa pend, les pieds en l’air, la gorge à moitié tranchée, remplissant une gigantesque marmite avec la noblesse de son sang.

 

Attendre, attendre, attendre. Attendre la diversion. Les combats s’engagent. Fer contre fer, cri contre cri. Mais déjà, la clameur des gobelins est plus forte que celle des crabes. Hida Bokuden s’élance.

-          Allons, vite !

Les trois crabes s’avancent au centre du cirque, comme des acteurs se plaçant au centre d’une morbide scène, écrasés par une assistance faite de maisons et d’alcôves. Hida Bokuden s’approche de son frère, affrontant les reproches que le regard mort ne peut exprimer.

-          Ne t’inquiètes pas mon frère. Et puisque je ne peux te ramener vivant, ta tête sera la preuve que tu es mort en crabe.

Hida Bokuden s’apprête à finir de décapiter son frère, lorsque Kaiu Takezo l’interrompt.

-          Hida sama. C’était un piège.

Des maisons, des alcôves, de partout sortent des gobelins. Guerriers tenant leurs lames souillées, jeunes armés de simples bâtons, femmes tenant leurs enfants dans les bras. Ils sont plus d’une cinquantaine, entourant les trois crabes, se rapprochant pour la curée. Sur les étages, les archers se mettent en place. Les samouraïs n’ont pas besoin de se concerter pour penser la même chose : mourir en crabe.

-          CRAAAAAAAAAAAAABE !

Ils s’élancent, tombant instantanément sous une pluie de flèche.

 

 

 

Survivre

 

L’assaut est donné au centre du cirque, et ils tombent. Là-haut, le combat est fini depuis longtemps. Ils sont morts. Ils sont tous morts. Hida Bokuden, Kaiu Takezo, Hiruma Shun sans doute. Et tous les vaillants crabes qui nous avaient accompagnés. Il ne reste plus que moi, qui n’ai rien pu faire. Et Hänzo, vaillant yojimbo certes, mais yojimbo d’une shugenja inutile. Nous sommes cachés dans une alcôve, ils ne nous ont pas vus. Et je le vois s’avancer dans le centre du cirque, parodie sinistre d’un général au milieu de ses troupes. Des tatouages grossiers courent sur son corps, balafrés par de multiples cicatrices. Si je dois mourir, je dois au moins le faire face au pire ennemi des kamis : mao-tsukaï. Je murmure entre mes dents.

-          kamis, vous qui êtes les maîtres de Rokugan, vous qui êtes présents en toute chose, frappez de votre colère celui qui cherche à anéantir votre royaume.

Je sens mes cheveux se soulever, il me semble percevoir de la lueur sortir de mes mains. Mais rien ne se passe. Les kamis ne m’ont pas entendu, nous ne sommes plus à Rokugan. Le mao-tsukaï lève la tête, m’aperçoit. Un bref duel s’engage, mais ma volonté ne plie pas. Ni mon regard. Je n’ai plus que ça.

Rapidement, nous sommes entourés. Hänzo est en garde, me couvrant de toutes les attaques possibles. Un gobelin s’avance, désignant son arme. Hänzo reste immobile, impassible. Je le devine interrogatif. Son honneur lui interdit de donner son arme, mais l’empêche également de me mettre en danger. Le gobelin s’avance, prudemment, couvert par une dizaine d’archers. Et Hänzo reste immobile. Il n’est plus qu’à un pas quand sa tête vole. Je n’ai même pas vu bouger Hänzo, son katana est déjà rengainé. Le gobelin s’écroule au sol, sa tête retombant à quelques mètres. Ici, en plein Outremonde, le geste parfait a été effectué, celui que les bushis rokugani cherchent toute leur vie. Mais une armée de flèches met fin à l’exploit. Même dans sa mort, Hänzo m’a protégé de son corps.

 

Mes compagnons sont morts. Les kamis ne m’entendent pas. Il ne reste que moi, seule, et les dépouilles de mes compagnons.

Un gobelin s’avance vers moi, prêt à frapper. Le mao-tsukaï gesticule, s’entaille le bras, et projette son sang sur mon agresseur, le propulsant loin de moi. Les gobelins me font signe de descendre, le mao-tsukaï m’invite à le rejoindre. Je fais un signe, signifiant d’emmener le corps d’Hänzo avec moi. Les gobelins le poussent d’étage en étage, tandis que je descends lentement. Les gobelins m’offrent un siège de pierre, me regardent comme une bête de foire. Le mao-tsukaï se pavane, fier d’avoir capturé une shugenja kuni. Je tente de conserver mon sang-froid, refusant de céder à la panique. Ils miment mes mouvements, se moquent de moi. Si je ne peux plus que mourir, au moins je ne leur céderai rien. Le mao-tsukai semble m’offrir la puissance de son clan, me propose de les rejoindre. Je combats mon désir de m’effondrer. Ils ne me considèrent plus comme une attraction, mais comme une simple spectatrice. L’horreur commence.

 

Un gobelin lourdement armé s’approche du corps de Hida Morimasa. D’un grand coup de sa lame, il le décapite, faisant ce que son frère comptait faire quelques instants auparavant. Il récupère la tête, et passant la main à travers le cou, en arrache violemment la langue. Il l’apporte au maho-tsukaï, qui me la propose, un rictus sur le visage. Je réprime mon envie de vomir, mon envie de m’effondrer, et détourne le visage, les phalanges blanchies sur mon éventail. Il continue à me regarder, comme ne comprenant pas pourquoi je refuse son offrande. Il fait un signe, et le gobelin lourdement armé s’approche de Bokuden, l’épée levée sur son cou. Je sors mon éventail de ma manche, et le déplie sur mon cou, les pointes de métal à la limite de percer ma peau. Le maho-tsukaï hurle un ordre, arrêtant le gobelin dans sa frappe. Je n’ai plus que ma vie à donner pour que leur mort reste digne, mais je le ferai. De ma main libre, je leur indique les corps de mes compagnons ; ils les jettent sans ménagement un peu plus loin. Je replie mon éventail, et le maho-tsukaï commence à dévorer la langue du seigneur Hida Morimasa : c’est le signal de la curée. Les gobelins se jettent sur les cadavres, arrachant les membres pour les dévorer. Pendant plus d’une heure, je subis le repas de la victoire du village entier. Mes anciens compagnons sont goulûment dévorés sous mes yeux, tandis que je ne peux que me retenir de m’effondrer.

 

Le repas fini, je rejoins les corps de mes proches compagnons, et m’effondre à genoux. A quoi bon…

-          Kuni-sama !

Je me tourne vers le chuchotement, aperçois Shun sur son brancard.

-          Shun ! Vous êtes vivant, les kamis soient remerciés !

-          Que se passe-t-il Kuni-sama ? Pourquoi ne vous ont-il pas touchés ? Pourquoi sommes-nous…

-          Shhhhh… reposez-vous, Shun-san. Gardez vos forces, nous en aurons peut-être besoin plus tard.

Il essaie de se rendormir, tandis que je vérifie ses blessures. Puis je tente de faire de même, m’assoupissant presque.

 

 

 

Horreur et espoir

 

Il n’y a plus que quelques gardes qui nous surveillent. L’un d’entre eux se lève soudainement, avance vers nous en reniflant. Il se rue sur le corps de Bokuden, donnant un violent coup de pied dedans. Un gobelin crie, caché contre Bokuden. Il était à quelques mètres de moi, et je ne l’ai pas remarqué… Deux gardes l’attrapent, l’emmène plus loin en le rouant de coups. Je me précipite sur le corps de Bokuden. Je découvre son bras gauche dénudé, encore plus rouge que son armure. Du milieu du biceps jusqu’au poignet, le muscle est rongé, laissant apparaître l’os par endroit. Les lambeaux de peau se mêlent aux lambeaux de tissu, comme des tentacules de sang se détachant d’un cadavre. D’un cadavre qui soudain s’anime. Vivant ! Il est vivant ! Je me précipite sur mes affaires, entoure grossièrement le membre mutilé. J’écoute le souffle de Hida Bokuden, l’entend faiblement respirer. Non loin, les gardes ont plantés un immense pieu dans le sol, et y propulsent le gobelin fautif dessus. Le pieu le transperce dans l’abdomen, le maintenant à quelques pieds du sol. Son agonie sera lente, tandis que j’essaye de tenir Hida Bokuden en vie. Malgré ses flèches, sa volonté continue le combat : il refuse de mourir. Après de longs efforts, il est stabilisé.

 

Prise de doutes, je m’approche de Hänzo et de Kaiu Takezo. J’enlève les flèches prudemment, cherche l’étincelle de vie auprès d’eux. A chaque fois, je la trouve. Je m’occupe longuement d’eux. Hiruma Shun semble obsédé par le gobelin, le regardant gémir sur son pieu. Il rampe jusqu’à lui, le contourne, s’appuie contre lui. La scène me révulse, et pourtant, son geste me touche. Il prend la tête du gobelin entre ses mains, et le dénuque d’un coup sec. Je me replonge dans mes soins. Rien n’aurait pu me préparer à de telles situations. Les paroles d’Hiruma Shun me reviennent à l’esprit : « Pour connaître l’Outremonde, il faut le parcourir ».

 

Hida Bokuden, Hänzo et Kaiu Takezo semblent stabilisés. Sera-t-il possible de s’enfuir ? Je n’essaie même pas d’y penser, me contente de tenir. De survivre. Pour moi et pour les autres. Dans un coin, j’aperçois des morceaux d’armures et de vêtement entreposés. J’y retrouve les mons de Hida Morimasa : si nous survivons, nous ramènerons son honneur.

 

 

 

Fuite

 

Cela fait plusieurs heures que nous sommes là. Les gardes se relayent de temps en temps. L’un d’entre eux semble assoupi. Assoupi non, immobile plutôt. Une forme semble se cacher derrière lui. J’appelle Hiruma Shun, j’ai besoin de son sens de l’observation. Il observe l’autre garde, confirme mes impressions. Sur le coté, une forme se glisse vers nous. Une autre part fouiller dans les morceaux d’armure. Les deux gardes sont appuyés sur leurs armes, tandis que deux humanoïdes sortent de derrière leurs dos. Ils font la taille d’un homme, mais se tiennent recourbés. Une longue queue, toujours en mouvement, semble les équilibrer. Leur visage ressemble à… un rat. Hiruma Shun murmure à mes oreilles.

-          des nezumis…

L’un d’entre eux nous atteint, rampant au sol. Il nous hume, nous palpe légèrement. Je devine un sourire sur son visage, lorsqu’il regarde Hiruma Shun.

-          rimi ! rimi !

Il l’attrape par la main, l’attire vers un tunnel. Shun le retient, nous désigne. Un petit signe, et d’autres nezumis nous rejoignent. Ils prennent Hida Bokuden, et Kaiu Takezo. Hänzo semble se réveiller, je l’aide à se traîner.

 

Nous partons dans un tunnel. Rapidement, des clameurs proviennent du cirque. Les gobelins ont remarqué notre fuite, ils se mettent en chasse. Un nezumi reste en arrière, se plaque contre la paroi. Nous prenons un peu d’avance, et il tire une corde. Les premiers gobelins sont à quelques mètres de lui lorsque le tunnel s’effondre sur eux. Nous continuons notre course effrénée.

 

 

 

Retour à la vie

 

Nous débouchons enfin à l’air libre, par un trou dans le sol. Nous marchons encore presque une heure, et arrivons à un campement. Nous sommes accueillis en héros. Femmes et enfants nezumis se jettent sur les guerriers et sur Hiruma Shun, qui arbore un sourire d’enfant. Il joue avec les petits nezumis, tandis que des femmes nous emmènent à l’abri. La tension retombe, je commence à espérer.

 

Un vieux nezumi nous rejoint, le visage ridé et le pelage blanc. Il renifle chacun de nous. L’odeur de Kaiu Takezo ne semble pas bien lui plaire. Reniflant Hänzo, il prononce un nom, laissant Hänzo abasourdi. Mon odeur le fait rigoler, tandis qu’il suit du bout du doigt la marque que j’essaye tant de cacher. L’odeur de Hida Bokuden l’assombrit. Il regarde son bras pourtant emmailloté de bandages, semble grimacer. Quelques nezumis viennent à son aide, et transportent Hida Bokuden vers un abri de toile. Je les suis.

 

Le vieux nezumi enlève prudemment les bandages que j’ai placé en hâte, observe le bras de Hida Bokuden. Le sang semble avoir coagulé, formant des croûtes noirâtres sur l’os et les chairs restantes. Il fouille dans ses affaires, sort des bricoles et colifichets. Il ouvre une petite boite, commence à mélanger le baume avec un doigt. Je tente de voir ce qu’il y a dedans, il perçoit mon geste. Il me tend la boite, j’en respire le contenu. Une odeur acide me fait chanceler. Un mélange de terre, d’herbe, d’urine et d’excrément. Il crache dedans, remélange la mixture, et commence à l’appliquer sur le bras de Hida Bokuden. Je tressaillis devant sa médecine, si différente de la mienne. Et pourtant, c’est lui qui parcourt l’Outremonde, lui qui le connaît. Le baume appliqué, il commence à prier. Je le rejoins.

 

Je sens les kamis se rassembler autour de lui. Je vois quelques kansens se glisser parmi eux, j’anticipe le rejet qu’il en fera. Mais il ne les repousse pas. Les kamis et les kansens se rassemblent autour de lui, je le sens les transformer, les utiliser, quels qu’ils soient. Kamis, kansens, il ne fait aucune différence, et utilise la force de tous les esprits pour soigner Hida Bokuden. J’ose les écouter.

-          tu vas bien ?

-          elle est vivante !

-          tu as bien fait de partir !

-          quoi que…

-          notre fille n’est pas faite pour vivre là-bas !

-          mais c’est aussi ma fille.

-          Tu nous as manqué.

-          Et la mienne aussi.

-          Quoi que…

-          Fais attention à toi !

-          A bientôt.

-          Quoi q..

-          Arrête, toi !

 

Je ne sais que répondre. Abasourdie, je regarde Hida Bokuden respirer calmement. Le vieux nezumi me tend sa boite contenant le baume. Il me pointe du doigt, acquiesçant, puis me montre mes compagnons, faisant non de la tête.

-          kni ! kni ! pa itr ! pa itr !

Kuni, oui. Pas les autres. Je range le baume dans une manche, et m’incline profondément devant lui, avant de rejoindre mes compagnons. Que voulait-il dire ? Que je ne peux l’utiliser que pour moi ? Ou qu’il n’y a que moi qui doit l’appliquer ? Je suis trop fatiguée pour réfléchir. Je rejoins mes compagnons en train de manger. L’un d’entre eux me tend un bol de riz, que j’avale sans penser à rien. Hiruma Shun continue à jouer avec des enfants nezumis. Le jour fini de s’assombrir. Nous plongeons peu à peu dans le sommeil.

 

 

 

Secret

 

L’agitation du camp nous réveille. Déjà, ils préparent le départ, vivant en nomades pour que personne ne les attaque. Je demande à nous faire porter de l’eau, demandant aux kamis de la purifier. Hiruma Shun est de nouveau assailli par les petits nezumis, qui tentent de lui apprendre quelques rudiments de leur langue. Kaiu Takezo se fige, apercevant un collier au cou d’un nezumi. Il se lève, rejoint Hiruma Shun.

-          Hiruma Shun-san, je dois vous parler.

-          Oui, Kaiu-sama ?

-          Un nezumi porte un collier… de tsubas ! J’y ai reconnu la mienne.

-          Venez, je vais la lui demander.

 

Kaiu Takezo et Hiruma Shun retrouvent le nezumi, rapidement rejoints par Hânzo. De loin, je le vois montrer fièrement son collier. Takezo, Shun, puis Hânzo, montrent des tsubas de son collier. Le nezumi entre dans une case, et en ressort quelques instants plus tard, remettant à chacun de mes compagnon une cordelette orné d’une tsuba. Kaiu Takezo en reçoit trois : sa tsuba, celle de Hida Bokuden, et celle de Hida Morimasa.

 

Je commence à espérer revoir le mur. Je me prépare mon thé, assaillie d’un doute. Quand sommes-nous entrés dans le souterrain ? Hier ? Avant-hier ? Ai-je manqué une journée ?

Alors que je suis plongée dans mes doutes, le vieux nezumi vient vers moi, fait signe à mes compagnons de s’approcher. Nous percevons les immenses efforts qu’il fait pour être intelligible.

-          clan mrchi dans tnil. Gran tnil, vid, gran gran tnil ! litan… tri litan… faim… alors srti tnil

-          un tunnel ? et où va-t-il ?

Le vieux nezumi pointe le nord-est.

-          vers le clan du crabe ?

-          lin ! lin ! mrchi litan, tri litan

-          plus loin que le clan du crabe ?

Le nezumi fait signe de ne pas comprendre. Connaître les limites géographiques des clans n’a que peu d’utilité pour qui vit dans l’outremonde. Mais tous, nous pensons à la même chose, au bout de la direction qu’il nous a montré. Otosan-uchi, la capitale.

-          et de l’autre coté, jusqu’où va-t-il ?

-          gigku

Nous blêmissons en entendant ce nom.

-          il est grand comment ? combien de gobelins peuvent marcher de front ? un troll peut-il y pénétrer ? Un on…

Le nezumi pose un doigt sur mes lèvres, m’empêchant de le prononcer. Il acquiesce doucement. Nous nous regardons tous, mesurant difficilement l’impact de ce nous venons d’apprendre. Rokugan est en danger, en grand danger.

-          ce que nous venons d’entendre doit être gardé secret. Seuls les chefs de famille peuvent l’entendre.

Mes compagnons me regardent en acquiesçant. Chacun comprend le danger de ce savoir, et la précaution avec laquelle il doit être dévoilé.

 

 

 

Retour

 

Le camp finit d’être levé, nous nous préparons au voyage. Kaiu Takezo et Hänzo arrivent à clopiner, Hiruma Shun et moi pourront porter Hida Bokuden sur quelques centaines de mètre. Le clan se met en route, nous escortant en direction du mur. Nous marchons quelques heures, épuisant les quelques forces que la nuit nous a redonné.

Enfin, au détour d’un rocher, le mur apparaît. Le soleil perce juste au-dessus de la muraille, laissant un rayon illuminer nos visages. Le retour à portée de notre main nous redonne l’énergie suffisante pour poursuivre. Les nezumis nous font de grands signes, nous laissant continuer seuls.

La muraille se rapproche, sa hauteur et sa solidité pourtant inquiétantes nous rassurent. Nous sommes saufs. Pourtant, rentrer n’est pas tout, il nous reste à expliquer.

 

 

Kuni Suzue - Journal d'une shugenja crabe - chapitre 6

 

Nous sommes aux portes de la muraille. Des yeux invisibles nous scrutent.

-          annoncez-vous !

-          Hida Bokuden est avec nous. Nous ramenons l’honneur de Hida Morimasa.

-          Le seigneur Hida Bokuden est revenu de l’Outremonde ! Ouvrez les portes !

Les lourdes portent s’ouvrent, nous laissant rentrer chez nous. Pendant un instant, les gardes sont figés en voyant l’état de notre groupe. Nous sommes maculés de sang, de poussière et de fatigue, plus effroyables que des heimins fuyant une famine. L’instant d’après, tous se précipitent sur nous, nous portant et nous supportant.

-          le seigneur Hida doit être emmené au temple de toute urgence !

Notre petite troupe est escortée. Sur notre passage, chacun baisse les yeux en voyant l’état de Hida Bokuden. Hida Bokuden est emmené dans une petite pièce, les prêtres s’affairant autour de lui. Nous prenons un bain, passons des vêtements propres, avant que les prêtres ne nous purifient. Puis le sommeil nous gagne, le relâchement complet de toute tension nous effondre au sol.

 

 

 

Demande

 

J’entends gratter à ma porte.

-          haï ?

-          le grand prêtre souhaite vous recevoir.

-          Haï.

Je commence à me préparer, j’entends la même discussion provenant de la pièce où se trouve Kaiu Takezo, Hiruma Shun et Hänzo.

Quelques temps plus tard, le grand prêtre nous rejoint.

-          c’est un miracle que Hida Boduken soit encore en vie. Mais il ne récupérera jamais l’usage de son bras.

-          Hida-sama est fort.

-          Alors que sa force le protège de la souillure.

-          Prêtre-sama ?

-          Oui ?

-          Nous avons découvert une situation grave, dont tous les chefs de famille doivent être entretenus.

-          Bien. Je demanderai l’ouverture du conseil des 4 familles.

Peut-être ai-je trop demandé. Le conseil des 4 familles, événement solennel où tous les autres clans sont présents. J’espère qu’une réunion officieuse aura lieu, le secret que nous avons découvert ne peut pas être révélé à tous.

 

 

 

Réveil

 

Nous organisons une petite cérémonie du thé, attendant que Hida Bokuden revienne à lui. Kaiu Takezo et moi parlons de la mer, de tout et de rien. Mais Hiruma Shun et Hänzo reviennent toujours au tunnel. Un serviteur vient nous prévenir que Hida Karo arrivera dans quelques jours.

 

Hida Bokuden s’est réveillé. Il demande à voir Kaiu Takezo. Hiruma Shun, Hänzo et moi attendons dans la pièce d’à-coté. Nous les entendons murmurer, ne saisissant pas leurs paroles. Mais je perçois le ton dur et déterminé de Hida Bokuden. Il reçoit ensuite Hiruma Shun. La discussion est longue, et Hiruma Shun en semble lourdement affecté. C’est à mon tour de m’asseoir près de lui. Son bras gauche est caché sous le drap, il ne peut que parler et bouger faiblement les doigts.

-          j’ai appris que vous étiez vaillante lorsque cela m’est arrivé.

Je reconnais le courtisan. Ainsi, il veut une faveur de plus. Qu’il l’ait.

-          Haï.

-          Qu’est-il arrivé à mon frère ?

-          Il est mort en crabe. Reposez-vous, Hida sama.

 

 

 

Pleurs

 

Je vais marcher dans le jardin, j’ai besoin de ressentir les kamis. Je croise quelques prêtres et malades, chacun s’inclinant courtoisement. Au détour d’une alcôve, j’entends une discussion de l’autre coté d’un groupe de buissons, la voix du grand prêtre.

-          ils savent, Karo-sama. Je ne sais pas comment ils l’ont appris, mais ils le savent.

Le Karo ? Ne devait-il pas arriver d’ici quelques jours ?

-          et comment est-elle ?

-          elle a résisté, mais cette épreuve l’a profondément affectée.

-          Je l’avais dit, elle est bien trop jeune pour être envoyée. Nous aurions dû attendre de…

Mon père ? Que fait-il là ? Le Karo l’interrompt.

-          taisez-vous ? KuniKoetsu ! N’oubliez pas que vous n’êtes que son tuteur, vous n’avez aucun droit sur elle. Elle n’est qu’un outil servant nos desseins.

Mes genoux tremblent, je m’enfuis. Mon père n’est pas mon père ? Je ne suis qu’un outil ? Qui suis-je ? La fille des kamis ? Et des kansens ? Je retiens mes larmes jusqu’à arriver à ma chambre, et m’effondre sur ma couche.

J’entends bondir dans la pièce adjacente, Hänzo déboule dans ma chambre.

-          cela ira, Hänzo, sortez, laissez-moi seule.

Seule, j’ai besoin de pleurer, seule. Hänzo ressort, je l’entends se poster derrière la porte. Hänzo… me suivre et me protéger, sans me comprendre. Je pleure. Samouraï. J’étais prête à servir, mais je n’imaginais pas que le prix en serait aussi élevé.

 

 

 

Voyage

 

Quelques jours sont passés. Nous guérissons. Hida Bokuden n’est plus en danger. Le Karo vient d’être annoncé, une cérémonie du thé est donnée. Nous nous mettons en route, une escouade de garde nous protégeant de toute attaque possible. Il nous faut deux jours pour atteindre le château du fil de l’aube.

 

La forteresse est en effervescence, préparant le conseil. Notre groupe ne passe pas inaperçu, surtout Hida Bokuden. Certains regards fuient son passage, d’autres le regarde avec la compassion du guerrier. Quant à lui, il se tient droit, ne trahissant aucune honte ni faiblesse. Chacun rejoint ses appartements.

 

 

 

Yojimbo ?

 

Kuni Koetsu m’attend au seuil de ma porte. Mon père, mon tuteur. Celui qui m’a élevé par devoir, et qui ne m’a jamais témoigné aucune affection. Je ne peux empêcher mon ton d’être dur. Je m’incline.

-          Kuni-sama.

-          J’ai appris les épreuves que tu as vécu. J’aurais tellement voulu que tu ne vives pas cela. J’aurais tellement voulu te protéger de cela, au moins quelques temps encore.

Je remarque son air abattu. Je ne l’avais pas perçu, mais tout cet amour dont j’ai manqué, il a autant souffert que moi de ne pas pouvoir me le donner. Je tombe dans ses bras.

-          Kuni-sama !

-          Tu nous manqueras, Suzue.

-          Vous me manquerez, père. Et mère aussi.

-          Qui est là personne derrière toi ?

-          Hänzo. C’est lui qui m’a défendu dans l’Outremonde. C’est un ronin, mais il a l’honneur et le talent du meilleur des yojimbos.

-          Je n’en doute pas. Il faudra l’officialiser.

Kuni Koetsu sourit, et s’adresse à Hänzo.

-          Prenez soin d’elle, yojimbo Hänzo, elle est précieuse.

-          Haï, Kuni-sama.

Kuni Koetsu s’éloigne. La porte de l’anti-chambre s’ouvre, laissant apparaître Yumiko qui trépigne d’impatience. Je rentre dans ma chambre, me tourne vers eux.

-          Hänzo, Yumiko, je n’aurai pas besoin de vous avant demain.

Yumiko saute au cou de son mari.

-          C’est merveilleux Hänzo, ton père serait tellement fier.

-          Oui Yumiko, c’est merveilleux.

Le couple s’éloigne, s’enlaçant tendrement.

 

 

 

Maitre, élève…

 

Kaiu Takezo rejoint son senseï. Il tourne et tourne dans sa tête les paroles qu’il va lui dire. Mais aucune ne semble juste. Seule une voix semble lui porter conseil.

-          en fait, tu devrais fuir tout de suite. Enfin, si tu te prends pas les pieds dans ton kimono, doué comme tu es. Regarde-toi, pour un forgeron, tu es juste bon à détruire des sabres.

-          la ferme !

Kaiu Takezo entre dans la chambre de son senseï, s’inclinant au sol.

-          raconte Takezo, comment cela s’est-il passé ?

-          je suis indigne de votre savoir, maître. Votre sabre a été brisé. Je n’ai récupéré que la tsuba.

-          brisé ?

-          si ma mort peut laver l’affront que je fais à votre honneur, je le ferai.

-          seppuku ? Et comment le feras-tu avec une lame brisée ?

-          je…

Kaiu Takezo s’incline plus bas que terre, tandis que son senseï éclate de rire.

-          ton père m’a fait exactement le même coup lorsque j’ai brisé sa lame !

-          Senseï ?

La discussion se poursuit. Le ton reste grave, mais une confiance se dégage de chacun envers l’autre.

 

 

 

Yojimbo

 

Les préparatifs se poursuivent tard dans la nuit. Au lendemain, Kaiu Takezo rejoint Hida Bokuden, l’aidant à se préparer pour le conseil.

 

Hänzo et moi allons dans l’aile réservée à la famille Kuni. Une vingtaine de Kuni sont répartis sur les cotés. En face, Kuni Tansho est secondé par Kuni Iso et Kuni Karo. Je n’ai jamais pratiqué cette cérémonie, ni même assisté. Mais je la connais. J’indique à Hänzo la place qu’il doit tenir : un pas derrière ma gauche, la place officielle. Chacun des kuni récite un devoir du yojimbo, lui rappelant solennellement son engagement. S’ils savaient, Hänzo a déjà prouvé bien plus que ce qu’ils énoncent… Les serments sont prononcés, et répétés. Kuni Tansho clôt la cérémonie :

-          tu seras maintenant appelé Yojimbo Hänzo, et ton honneur sera celui de Kuni Suzue.

Deux armes frappées du mon Kuni sont données à Hänzo, ainsi qu’un kimono anthracite sans mon. Hänzo n’est pas encore un Kuni, il n’est pas encore un crabe, mais il en porte les couleurs.

Kuni Tansho s’approche de nous, un sourire sur son visage. Il se tourne simplement vers Hänzo, le regard bienveillant.

-          prends bien soin d’elle, elle m’est précieuse.

-          haï, Kuni Tansho.

Son regard s’arrête longtemps sur moi, alors que nous reculons pour sortir de la pièce.

 

 

 

Conseil

 

L’heure du conseil est arrivée. La salle qui nous accueille est immense, une longue ligne bordée des regards de tous les clans, comme une longue épreuve que nous parcourons avant d’arriver sous les yeux des représentants du clan du crabe. Hida Bokuden au centre, Kaiu Takezo à sa droite, Hiruma Shun à l’extrême, je tiens la gauche de Hida Bokuden, Hänzo un pas derrière ma gauche. Nous nous inclinons devant celui qui préside l’assemblée.

 

Hida Kuon parle, s’adressant à Hida Bokuden :

-          vous êtes partis sauver Hida Morimasa des gobelins, mon fils. Et vous ne revenez que seuls. Expliquez-vous.

-          j’étais inconscient lors des évènements. Vous qui étiez bien portante, Kuni Suzue, voulez-vous bien expliquer ce qu’il s’est passé ?

-          haï, Hida-sama.

Courtisan.

-          nous avons rejoins le lieu de la bataille, et avons suivi la piste des gobelins jusque loin dans l’Outremonde. Nous nous sommes engagés dans leur tanière, mais ils nous attendaient, et le piège s’est refermé sur nous. J’ai protégé mes compagnons, pendant que les gobelins dévoraient les corps de ceux qui étaient tombés. Nous nous sommes échappés grâce à Hiruma Shun, et avec l’aide des kamis.

Un frisson d’horreur parcourt les rangs des autres clans. Une voix s’élève sur notre droite.

-          si vous les avez défendus d’une horde de gobelins, comment expliquez-vous que vous n’êtes pas blessée ?

-          lorsque l’on veut blesser un Kuni, ce n’est pas à son corps que l’on s’en prend.

L’agitation s’étend à toute la salle. Seuls les Kuni restent impassibles. Hida Kuon reprend la parole, s’adressant à moi.

-          avez-vous vu mon fils ?

-          Hida Morimasa est mort en crabe. J’ai ramené son honneur.

Je sors ses mons, jusqu’alors protégés dans ma manche, et les déroule devant l’assemblée. Kaiu Takezo sort sa tsuba de sa manche, et la dépose devant lui.

-          et j’ai ramené son sabre.

Je perçois un petit signe de tête de Kuni Tansho, suffisamment discret pour que le reste de la salle ne l’aperçoive pas. Une respiration de Hida Kuon, toute aussi discrète, me confirme son soulagement. Dans les rangs crabes, je vois des manigances s’adapter. Notre mission n’est pas un échec, si elle n’est pas une réussite, et cela contrarie certains comploteurs.

 

Hida Kuon profite de l’instant pour clore le sujet.

-          vous avez demandé un conseil des 4 familles en raison d’une information capitale, Kuni-san.

-          lors de notre captivité, j’ai observé les gobelins. Ils étaient en nombre, et n’étais pas seuls. Gobelins, trolls, maho-tsukaï. L’Outremonde prépare une armée.

La nouvelle fait trembler l’assemblée. Chacun y va de son commentaire. Certains clans étrangers n’y croient pas, d’autres pensent exagération, certains sont terrorisés. Au sein des crabes, les mines sont sombres, ils savent quel est le clan qui sera en première ligne.

-          cette importante information sera transmise aux autres clans. Le conseil va analyser cette situation. Puisse le Crabe et Rokugan et l’empereur vaincre les temps qui s’annoncent.

Une voix interrompt la levée de la séance. Je reconnais les frères de Hida Bokuden.

-          une quinzaine d’hommes sacrifiés pour ramener un sabre brisé, c’est un affront à l’honneur de Hida Morimasa que de le traiter ainsi.

-          oui, c’est une bien piètre image pour le Crabe que d’admettre un tel échec et d’en oublier les conséquences.

-          le serment passé n’a pas été honoré, l’honneur du Crabe doit être lavé.

Les crabes acquiescent au discours politique des deux frères. La manipulation est leur art, et ils avaient déjà préparé leurs alliés. Hida Kuon cherche des appuis du regard, mais chacun baisse la tête.

 

Hida Bokuden prend la parole. Il tient son sabre de la main droite, l’utilisant pour soulever son bras gauche. Il fait ainsi glisser sa manche de kimono, découvrant la main noire et l’avant-bras décharné qui l’accompagnent depuis son retour de l’Outremonde. Une panique se déploie sur l’assemblée, tous murmurent le terme redouté : souillure. Je vois les rangs Kuni se concerter.

-          puisque telle est la demande, je suis prêt à laver l’honneur de mon frère et du crabe.

Ses deux grands frères se félicitent, Hida Kuon ne pouvant plus refuser le sort de Hida Bokuden. Une voix féminine ramène le calme dans l’assemblée. La sœur de Hida Bokuden caresse la tête de son jeune frère avant de reprendre la parole.

-          il n’est pas judicieux de se quereller alors que la guerre se prépare. Hida Bokuden a failli, mais telle n’était pas son intention. Le crabe est magnanime, et sait reconnaître les erreurs dues à la jeunesse. La jeunesse doit parfois être formée, pour qu’un adulte puisse protéger le crabe contre le futur qui l’attend.

-          Soit, répond Hida Kuon, profitant du retournement de situation. Hida Bokuden, vous partirez en musha shugyo. Kuni Suzue, vous surveillerez son bras. Hänzo, vous la protègerez dans sa tâche. Kaiu Takezo, vous remplacerez les lames qui ont été brisées. Hiruma Shun, vous les guiderez sans faillir.

 

Le conseil se termine, dans une agitation difficilement contenue. Nous sortons, rapidement rejoints par la sœur de Hida Bokuden. Elle tient son petit frère dans ses bras, s’incline devant Hida Bokuden.

-          tu as toujours été son fils préféré, je ne pouvais pas les laisser te tuer.

-          je te remercie, sœur. Lorsque mon musha shugyo sera terminé, je reviendrai.

-          Nous verrons, mon frère, nous verrons.

Elle caresse la tête de son petit frère, tandis que je comprends son geste. Eviter un martyr, et le laisser tomber dans l’oubli. La mante religieuse choisit ses pions, et Hida Bokuden est un pion qu’elle préfère écarter.

 

 

 

Mission

 

Hida Karo me fait mander. Je le rejoins dans un petit bureau, Hänzo un pas derrière ma gauche.

-          vous n’avez pas dévoilé tout ce que vous saviez. Qu’y a-t-il qui ne devait pas être entendu de tous ?

Je jette un œil autour de moi, il acquiesce, signifiant que la pièce est sûre.

-          nous avons rencontré des nezumis. Ils ont marché pendant des semaines dans un immense tunnel. Il se prolonge au-delà des terres du crabe, et démarre au gigoku.

-          ainsi, ils sont plus avancés que prévu.

Je manque de garder mon sang-froid. Tant de risques en convoquant le conseil, pour une situation qu’ils connaissaient déjà ? Si je suis un outil, suis-je liée à cela ?

Hida Karo sort quelques parchemins de sa manche, me les tend.

-          vous donnerez ceci aux daimyos de chaque clan, en main propre. Ils ne doivent pas tomber en d’autres mains.

Il me regarde, regarde Hänzo. Nous acquiesçons.

 

Le sort du crabe, et de Rokugan, repose entre nos mains.

 

 

 


"

 
 

 
 
Liens Relatifs

  • En savoir plus à propos de Imaginaire
  • Article de Hache
  • Article de sylvain

    L'Article le plus lu à propos de Imaginaire :
  • Dark Heresy - Première mission

    Les dernières nouvelles à propos de Imaginaire :


    Page Spéciale pour impression  Envoyer cet Article à un ami 

  •  
     


    "L5A - Pour aller sauver son frère" | Se connecter / Créer un compte | 3 Commentaires
    Seuil

    Les Commentaires sont la propriété de leurs auteurs. Nous ne sommes pas responsables de leur contenu.

     
    Re: L5A - Pour aller sauver son frère (Score obtenu : 1)
    par PiF le Mercredi 31 décembre 2008 @ 09:42:14
    [ Informations sur l'auteur ]
     
    Merci pour ce voyage de l'autre côté du la muraille Kaiu ! En espérant que les Kamis continuent de vous guider dans vos prochaines aventures !


    [ Les Commentaires ne sont pas disponibles pour les simples visiteurs, Enregistrez-vous ! ]

     
     

    Tous les Logos et Marques sont déposés, les commentaires sont sous la responsabilité de ceux qui les ont publiés, le reste @ lgdj.org. Les illustrations de Guildo sont l'oeuvre de Greg Cruz et ne peuvent être utilisés sans son accord.
    Ce site a été construit avec NPDS, un système de portail écrit en PHP. Ce logiciel est sous GNU/GPL license.
    syndication de vos News via www.lgdj.org/backend.php -::- + encore via le NPDS Push Infos System